gruyeresuisse

31/08/2021

Sophie Bouvier Ausländer ou les mouvements cachés

Bouvier bon.jpgSophie Bouvier Ausländer, "The Financial Diaries", Galerie Heinzer-Reszler, Lausanne, du 9 septembre au 23 octobre 2021
 
Même avec du papier froissé et des bouts de ficelles Sophie Bouvier Ausländer continue à explorer des territoires inconnus ou peu abordés dans un travail radical. Ce qui peut être considéré ailleurs comme matière ou support crée des surfaces selon un humour particulier. Exit toute vision marmoréenne de l'art dont les données sont portées chez elle là où le dérisoire se transforme en signifiante beauté.
 
Bouvier.jpgS'extrayant de tout langage plastique qui met du moi en toute choses, l'artiste pour autant et même en dépit de ses matériaux ne se limite pas à un art de circonstance. Et le plus humble peut écarter toute idée de limitation. Sophie Bouvier Ausländer absorbe la réalité en refusant de se reposer en elle-même et pour ouvrir l'image à des spéculations plus ambitieuses et offrir un état critique du monde.
 
Bouvier 2.jpgD'où la présence de grilles ou de chiffonnages. Ils créent des interstices et des intermittences. Rien n'a lieu que le lieu d'étal de telles modulations. Tout reste de l'ordre de la suggestion qui pour le regardeur devient objet d'interprétation. L'espace quoique "balisé" s'ouvre. Du littéral trituré émane une poésie visuelle à travers la cohérence défaite. L'inconnu transparaît là où la perception dans une sorte de "perdre voir" (Beckett) donne l'occasion de nouvelles occurrences. Le tout dans une fantaisie où le moindre permet de recomposer - à défaut de le rêver - le monde en des traversées d'étendues qui peuvent paraître arides.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Le chocolat parabolique selon Conrad Bakker

Bakker.jpgConrad Bakker, "La Chocolaterie", Galerie Analix Forever, Chêne-Bourg, du 2 septembre au 25 octobre 2021.
 
Conrad Bakker depuis 20 ans mène des projets sous le titre général d’"Untitled Projects". Il y eut naguère   Proust et ses citations reprises sur téléphones portables, une discographie sélective des vinyles préférés de l’artiste (années 1960 et 1970), tous les livres de la bibliothèque de Robert Smithson, des éditions des « Choses » de Perec. Ces diverses "pièces" sont reproduites, si possible en taille réelle et en bois sculpté et peint par l’artiste.
 
Bakker 2.jpgDe telles "reproductions" se veulent réalistes mais toutefois sans vocation hyperréaliste ou et à l'inverse poétique. Elles ouvrent le champ de la réflexion. Et "Untitled Project : La Chocolaterie" présente un magasin de chocolats - produits emblématiques de la Suisse - et  leur fabrique. L’ensemble est de fait une reconstitution de l’atelier de l’artiste lui-même d'où émane tout autant une production locale et manuelle. C'est le moyen de scruter l’ordre réel des choses et la sphère sociale en des microarchitectures transformées en sculptures et en bas-reliefs colorés.
 
Bakker 3.jpgS'y invente un rapport tendu entre le matériau, son emploi rigoureux et contrôlé ainsi que le motif sériel. De telles oeuvres  produisent des émotions complexes là où les tensions s’expriment par une sorte de "formalisme" qui joue sur la rémanence de principes premiers loin de tout ce qui serait secondaire et décoratif. Le chocolat devient une parabole  de la construction économique et sociale que l’artiste propose. Elle illustre aussi les rapports de la société occidentale à l’objet. L'ensemble débouche sur une réflexion fondamentale "sur l’écologie de la production des biens de consommation."
 
Jean-Paul Gavard-Perret

30/08/2021

Le mot qui ouvre

Silence.jpgEcrire revient à saloper le silence, à accepter de n’être plus un agneau sous la mère. Le langage fait résonner son trouble, l’excède, creuse son espace, poursuit le rêve d’en sortir par pénétration. C'est pourquoi la pause peut la prose lorsque la décision radicale de l’être qui l'habite l’impose pour échapper à ce qui nous affecte dans l'épaisseur de mémoire. Elle nous maintient sous le mode d’une incompréhension  sidérante en sa proximité agissante.  Certes, avant même la parole il y a la mère. Mais pour que l'existence en sépare il y faut -  à défaut de père et de repère -  passer de l’abîme au paroxysme. Mais où aller  lorsque nous avons nous-mêmes rédigé l’acte qui nous expulse  par notre naissance ? Ne restent que des trous dans notre feuillage et peut-être rien autour sinon à faire comme ceux qui persistent et signent avec des traits comme gravés dans leur graisse au moyen de la pointe d’une aiguille et qu'ils croient ainsi faire littérature confondant contrainte et liberté.  Dès lors quel nom donner à l'écriture sinon celui qui manque et qui remplit tout son espace ?  La phrase y disparaît.  Si bien que le silence demeure là où l’inconscient se concentre depuis tant d’années et où le mot se cherche pour percer sa peau fuyante. Restent les plis du coeur, les déchirures de l’âme. Tout tient en un paquet de nerfs. Sans cesse un ange passe dans la forêt des songes. Sa chute fait son chemin dans le jeu de bien ds miroirs. Nous brûlons encore  mais de quel feu et de quel bois ?  C’est pourquoi, pour certains, dans la littérature le sens du moindre est religieux. Mais tout n’est pas de la même cendre. Même si tout attendre sans rien attendre est religieux. En dieu l’esprit est trop impatient. Pour être il doit  devenir un corps lent. L’absence s’y conjugue. Et ce afin de savoir en quel vocable l'écriture peut être mise à nu.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

20:04 Publié dans Humour | Lien permanent | Commentaires (0)