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04/03/2021

L'art de l'instant et les "revenentes"  Philippe Lipcare

Lipcae 4.jpgPhilippe Lipcare, "Inframince et hyperlié", art&fiction, Lausanne, 2021, 14,80 CHF, 182 p.

 
Les textes de ce volume ont été écrits entre 2006 et 2009  pour un blog que l'auteur alimentait sous un nom d'emprunt par souci de liberté (pour pouvoir préserver ses articles au sujet d’amis peintres "du soupçon de complaisance") mais aussi parce qu'un tel choix  lui offrait "un notable supplément de plaisir du texte".
 
lipcare.jpgCette compilation analyse des peintures d’époques variables sous deux aspects :  les images dont Lipcare parle ont été déchiffrées par un auteur précédent. Le premier propose  une version alternative.  Ce qui l'intéresse n'est pas l’image en elle-même mais sous le rapport d’une lecture où l'auteur pressent un angle mort, un élément refoulé, un masque qui éveille l'attention de l'auteur. C'est ce qu'il propose par exemple avec les "Deux dames vénitiennes de Vittore Carpaccio" revisitées au prisme de la lecture d’Édouard Dorl et l'oeuvre de Valentin Carron, à partir d’un texte de Patrick Vincent.
 
lipcare 3.jpgMais par ailleurs il n’est question partout et dans diverses formes que de disparition. Dans les images dont parle l'auteur il existe toujours "un point aveugle, une absence. Et après avoir rendu à Georges Pérec  ce qu'il lui doit l'auteur analyse sur ce point et en plus des deux artistes cités des oeuvres de Francis Alÿs, Michael Rampa, Gerhard Richter, Stéphane Zaech, Charles Gleyre. Partout l'auteur souligne des invisibilisations, des occultations, des biais là ou néanmoins au sein de l'effacement de telles images restent des "revenentes".
 
lipcare2.jpgPreuve que l'art ne cesse non de continuer mais invente sa propre sur-vivance à travers diverses effets "désimageants" dans "la perte libre de la température constante de l’art de sang" pour atteindre une autre consistance. Et ce, en une "température de destruction d’intérieur" là où d'autres forces s'affrontent bien au-delà de la décoration ou de la représentation. Et le livre d'étendre son investigation en évoquant entre autres une sculpture qui fond pendant des semaines, la tête de Louis de Funès qui se dissipe dans la glace, un anneau invisible pour une vache absente. La disparition est donc un spectacle étrange, qu’on ne perçoit que lorsqu’il n’y a plus rien à voir mais donne accès à la sensation d’un temps inframince et hyperlié, suspendu et introuvable. Il définit ici l’art contemporain.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

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