gruyeresuisse

30/01/2021

La chair, sa machine et son esprit - David Cronenberg

Cro 1.jpgSortant peu à peu du narratif (de "La Mouche"), David Cronenberg glisse hors de la narration linéaire pour décrire une "nouvelle chair", sorte d'incarnation fantasmatique qui permet de se réincarner dans un autre soi. Celui-ci butte sur un échec de fusion. Elle ne fonctionne jamais et reste à l'état de fantasme comme si le cinéma ne pouvait l'atteindre. Néanmoins et très vite le réalisateur joue de la perversion froide des codes. Il  renverse les rôles et statuts, les pénétrations et réceptions des corps. C'est par exemple le cas dans "Vidéodrome" (1983) où le sexe et la violence deviennent des sortes d'hallucinations pulsionnelles. Théoricien des images et de leurs viralités, le réalisateur montre combien elles contaminent le monde en devenant aussi réelles que lui.

 
 
Cro 4.jpgSi la transformation des corps est, en de tels films, horrible elle reste porteuse de positivité là où leur déliquescence peut devenir érotique - dans "Crash" (1996) par exemple en dépit de son bain de sang et de sens.  A l'injonction du drame et du fantastique chaque film de Cronenberg est donc hybride par la forme et le genre de chaque réalisation. S'y refuse tout réalisme, morale ou psychologisation. Chaque personnage est en effet une machine soit érotique à la Bellmer soit d'un autre dans des espaces en déliquescence. Leurs glissements progressifs - comme dans "Le festin nu" - se fait dans une sorte de néant.  Rien n'a donc lieu que des non lieux. Cronenberg déconstruit le rôle de héros dans une ambiguïté constante entre les bons et les méchants. 
 
Cro 2.jpgLes personnages sont en effet chez lui toujours ambigus - comme encore dans "Les promesses de l'aube" ou le freudien "A dangerous Method". Ils participent à faire muter le cinéma "attendu". L'expérimentation et le classique se mêlent habilement de manière non seulement hybride mais schizophrénique en des suites de mutations dramatiques et jeux de massacre - mais pas seulement. Et ce dans des approches ("Chromosome 3",  "Maps to the star") où les personnages féminins prennent de plus en plus de place - même si les féministes lui reprochent d'en faire trop facilement des névrosées. Elles s'en accommodent et réussissent là où les hommes échouent. Elles sont capables de surmonter leurs traumatismes infantiles tandis que leurs compagnons s'y noient en une oeuvre qui reste une enquête sur l'humain trop humain.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

09:57 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

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