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28/08/2020

Poésie peinture : Christian Prigent

Prigent.png« Peinture comme poésie » : telle est la formule que le lecteur trouve déclinée en une cinquantaine de textes écrits entre 1974 et aujourd’hui. Issues de diverses revues et réparties en plusieurs sections, ces analyses critiques concernent tantôt les peintres de Supports/Surfaces (Dezeuze, Viallat, Arnal, Boutibonnes), tantôt des phénomènes de la peinture ancienne revue par l’œil moderne (anamorphoses, motifs non figuratifs du Livre de Kell), tantôt la peinture de grands peintres du siècle dernier (Twombly, Bacon, Hantaï…), tantôt celle de contemporains  (Pierre Buraglio, Mathias Pérez…), tantôt enfin d’autres disciplines artistiques à l’origine de questionnements semblables (la gravure, l’image pornographique, la photographie)..

Prigent 2.pngIl n’est pas anodin que la première question de l’entretien disposé par Christian Prigent en préambule de ses écrits sur la peinture soit la suivante : "Qu’appelez-vous poésie ?". Et l'auteur de répondre  : "Je ne suis pas un critique d’art. Je regarde la peinture à partir de ce qui m’obsède : le langage poétique. C’est peut-être une façon de ne pas voir comme il faudrait. Mais c’est une façon de voir. Il y a des précédents." Loin cependant d’accumuler des analyses disparates, le livre les enserre dans une armature conceptuelle. Ce qui les apparente reste la même expérience qui fonde aux yeux de Christian Prigent l’identité de la poésie et de la peinture : un "désarroi" de la représentation où la moindre forme se désigne elle-même comme insuffisante en regard du réel informe. Cette expérience n’est pas uniquement un constat critique : elle est la sensation même dont l’auteur déclare partir lorsqu’il écrit : « Je crois que ce qui fait écrire, c’est la conscience à la fois douloureuse et jouissive de cette "différence" entre la polyphonie inaraisonnable de l’expérience et le monologue positivé et médiatisé. » Ces essais sur la peinture ne sont donc en rien des à-côtés de l’œuvre, mais les révélateurs du questionnement d’un écrivain pour qui peinture et poésie, poésie et critique sont intimement liées.

Prigent 3.pngChristian Prigent réunit des qualités rarement présentes ensemble chez un même écrivain : passion pour l’art en général et pour l’œuvre des autres, pénétrante intelligence du rôle social et antisocial de l’écriture, audace dans l’invention ,sens de la vie comme expérience. Tout cela donne une œuvre considérable par son ampleur et son retentissement. Il est difficile de conseiller des entrées. Citons sa poésie qui détrempe l’esprit  (L’âme), un roman aussi dense et multi-vocal qu’"Ulysse" (Commencement), un essai sur ses pairs et pères (Une erreur de la nature,) un livre majeur sur le peintre Viallat (Viallat la main perdue) et sa série des Chino. Ajoutons qu’aucun auteur français vivant n’est pas capable d’atteindre le même niveau de réflexion critique et de performance orale de ses propres textes : comme le précise Pierre Le Pillouer : "ne manquer aucune de ses prestations publiques, même si on n’aime pas les textes".

Jean-Paul Gavard-Perret

Christian Prigent, "La peinture me regarde", L'atelier contemporain, Strasbourg, 496 p., 25 E., 2020.

(œuvres d'Arnal et Viallat)

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