gruyeresuisse

04/08/2020

Les mûres ont des oreilles - Van Gogh

Tristan 5.jpgSilencieuse colonne tissée de mots noués au vertige des vertèbres. Egouttement de lettres saltimbanques tendues au fil de l’oreille où erre la lame à la peau avec un peu de sang sans une écume en échange. Voyelles et consonnes se balancent en collier, en vagues d'entailles. Elles peuvent - amulettes au cou d'improbables sortilèges - serrer, ronger la gorge, étrangler. Sortant de la fosse d’un temps sans parole, elles en fouillent les orifices que nul ciel n’a pénétré pas plus que les strates d’une mémoire fissurée avant que Van Gogh s'en empare.

Elles entourent, entonnent dans la faille du temps, dans sa brêche. Font barrage ou appellent le vide. Un vide à combler . Elles ne se quittent pas. C’est une maladie, une addiction, un alcoolisme. Un coup de tabac. Mais elles ne sauvent pas. Leurs mots ne sauvent rien. Nous les traversons, nous sommes traversés. Ils sont faits pour croire qu'il reste quelque chose. C’est là que nous aurons vécu dirions nous en cas d'éternité comme celle du peintre.

L’inaudible y parle, empêche la coupure. Secousses maintenues, agitation de l’opaque. Elles rappellent au peintre comme aux ravis, capturés, dépossédés : "Souriez, souriez comme vos entrailles et lobes. Les faciès facétieux de vos plis et trous font une charnelle constellation". Celle-ci voudrait troubler les comètes mais ne font que trembler la phrase provisoire de l’être. Avec le temps les muscles se dissolvent avant de décrocher la gorge de ses histoires éructées ou de lettres à un frêre pour combler le présent et ronger le passé en des croassements. Seule la peinture les sauve.

Elle découvre les pas des cendres du désir, creuse l’ombre et inscrit le résidu de spectres une fois que le sang devient mûre. Une fois la tête effacée, l'oreille cassée tue le vacarme des os. Le cou, triste toupie d’artères échevelées, s'effiloche au sarcasme de la terre. Le moi court comme une poule décapitée et aux nerfs tranchés. Sans tête la blessure de l’être - biffé de-ci, de -là - scie le sens du là, du si las. Dans le vent qui va, la salive du sang-soleil. Ce boit sans soif - sans égard à la lune, sans marée en son ventre - lace l’air dans le sillage du silence. Nul temps dedans. Tourne toupie. Tourne sol.

Jean-Paul Gavard-Perret

Dessin original de Tristan Félix.

 

Commentaires

Jaime beaucoup ce texte, très fort. Le dessin aussi.

Écrit par : Gilles Plazy | 04/08/2020

Venant de vous croyez que pour moi une telle appréciation me touche.

Écrit par : gavard-perret | 04/08/2020

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