gruyeresuisse

14/04/2020

Jehan Mayoux le surréaliste oublié

Jehan Mayoux.pngMayoux est un poète surréaliste scandaleusement méconnu. Fils d’enseignants pacifistes et anarcho-syndicalistes, il se rapproche des mouvements libertaires et rejoint dès 1933 le surréalisme. André Breton et Paul Éluard le publient dans "Le surréalisme au service de la révolution n°5" et il devient l'ami l’intime de Benjamin Péret. Ils se rejoignent dans leur humour, leur liberté d''invention, leur désir de révolution qui emmenèrent Mayoux en prison et en déportation. En 1939, il refuse la mobilisation, est condamné à cinq ans de prison. Il s'évade, est repris par les autorités de Vichy puis est déporté par les Allemands en Ukraine. Il ne cessa d’être un insoumis exemplaire jusqu'à sa mort en 1975 .

Dans sa Petite philosophie du surréalisme Jehan Mayoux rappelle  que "L’imaginaire est une des catégories du réel et réciproquement". Il le prouve dans "La rivière Aa" republié par les éditions William Blake and Co après sa première publication en 1976 par Peralta. Le livre en sa puissance évocatrice présente un monde dont l'audace n’a d’égale que sa subtilité, son goût de la vérité. Il devient un point de résistance au nihilisme.Ses ressources stylistiques prennent une grâce inconfondable.

Mayoux 4.pngElles font de lui un poète particulier pour lequel les mots ne sont pas un artifice. Ils créent une urgence autant dans l’ordre de la connaissance que dans celui de l’action. Il  renvoie à notre ignorance volontaire d'occulter ce qui nous dérange dans l'histoire des humains. Il ne s’agit plus de suggérer en enveloppant délibérément de brumes, mais de nommer dans une violente passion du réel pour en faire sentir l’arête. Voire s’y couper les idées reçues au sein d'une beauté stylistique productrice de sens.

"La rivière Aa" prouve la force poétique de l'auteur. Elle charrie un déferlement d'images propres à décrire les êtres dans des "Gares de pleine nuit sentiers de feuilles stades cafés de village" ou autres "Décombres dans les dimanches de banlieue" où les femmes parées comme des pièces de viande sur un étal de boucher deviennent des "bestiaux héraldiques" piégées par leur condition de pauvreté et de souffrance jusque dans les décombres de dimanches. Les accumulations verbales créent fondent des émotions dans les : "Dunes routes à plusieurs voies forêts marchés au poisson / Boulevards ombragés glaciers boutiques calamistrées ports / Plaines de blé autobus urbains marais coassants(...) Monde inconnu soudain reconnu souffle coupé". La comédie humaine est mises à nu là où l'auteur n'a qu'un but : "Je donne vie à un objet et il mange pour moi". Dans une écriture action se croisent les ouvriers des chantiers, les demoiselles de pensionnat au moment où " le soleil grille sa première cigarette". Le texte est fabuleux car le monde se réveille et la révolte sourde gronde. Sous les cerisiers parés de blanc le rouge est mis comme si le temps de leurs fruits allaient se gonfler de sang.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jehan Mayoux, "La rivière Aa" précédée de « Porte à secrets ,» Édition bilingue avec une eau-forte d’Olivier Le Bars et deux dessins de Georges-Henri Morin. Traduction de Alice Mayoux et Sandra Wright, Editions William Blake end Co, Bordeaux,124 p.,18 €, 2020

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