gruyeresuisse

29/02/2020

Les décalages nécessaires de Vénus Khoury-Ghata

Vénus.jpgLe monde de Vénus Khoury-Ghata est celui des atrocités du monde d'hier comme d'aujourd'hui. Mais l'auteure pour les dire invente une poétique de déphasages faite d'humour (parfois) et de gravité (surtout) afin d'éviter les simples effets de surface de la sensiblerie. L'intelligence est toujours au rendez-vous dans ce qui veut paraître les exercices de sapience des plus élaborées pour tordre le cou à la guerre et ses conséquences : exils, meurtres, mépris des femmes.

La poétesse évoque celles-ci sans faire de sermon mais pour les faire sortir du silence lorsqu'elles servent de torchon ou de repos au guerrier. Le féminin avance là où le gouffre de l’être se transforme en une maison aux mythes et empreintes aussi archaïques qu’utopiques. L'artiste ose une forme d’«incompossible» pour un passage à la conscience.

Venus 2.pngLa poésie se refuse au chant lyrique pour que sa symbolique et sa lutte soient plus fortes jusque sur les draps qui sont moins maculés d'amour que du sang des assassins. Vénus Khoury-Ghata reste à la fois toutes les femmes et la nageuse d’un seul combat là où le monde ne connaît que les mémoires étouffées, noyées, brûlées. La créatrice les réanime.

Jean-Paul Gavard-Perret

Vénus Khoury-Ghata, "Demande à l'obscurité", Editions Mercure de France, Paris, 100 p., 15 E., 2020.

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La Suisse de Teju Cole

Teju.pngLa beauté pittoresque et l'apparente stabilité de la Suisse est devenue pour Teju Cole un sujet de prédilection. De 2014 à 2019, il a tenté de donner un autre moyen de comprendre et de contempler un pays qui selon lui a été pendant deux siècles la quintessence de l'expérience touristique.

 

Teju 2.pngLe mot allemand "Fernweh" (voyage) a été retenu pour inspirer le désir d'être ailleurs que sollicite tout rêve de départ vers la Confédération. Cole de manière scrupuleuse et attentive compose des prises en couleur pour évoquer la face cachée de la nation qu'il ponctue de textes précieux dans un mélange de soin, sérénité et de mélancolie.

Teju 3.jpgRevenant année après année dans les lieux, le photographe a découvert avec patience la palette de couleurs idéales et une forme de constructivisme qui donnent à chaque cliché du pays sa puissance. Du canton de Vaud à Lugano "Fernweh" crée une vision où la présence humaine est offerte à travers ses traces de manière allusive et poétique. A voir. Et pas seulement par les voyageurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

Teju Cole, "Fernweh", Mack, Londres 2020, £35.00, €40.

28/02/2020

Une autre préhension de l'art : "L'appartement" de Ghislain Mollet-Viéville.

Appart bon.png"L'Appartement", Textes de Lionel Bovier, Thierry Davila, Patricia Falguières, Ghislain Mollet-Viéville, MAMCO, 160 p., 25 E.., 2020.

L'ouvrage "L'Appartement" est une analyse de la reconstitution du logement de Ghislain Mollet-Viéville, le plus important ensemble d'œuvres d'art conceptuel et minimal en Suisse Romande. Il a été acquis par la Fondation MAMCO en 2016–2017, grâce à la générosité de plusieurs mécènes. Le "lieu" est présenté au troisième étage du musée loin de son logement initial :  Ghislain Mollet-Viéville de 1975 à 1991 vivait au 26 de la rue Beaubourg à Paris pour promouvoir l’art minimal et conceptuel.

Appart.png"L'agent d'art" (comme il se nomma) avait organisé son espace de vie et de travail selon les protocoles des œuvres de sa collection avant de décider d’assumer la pleine conséquence de la «dématérialisation» de l'art qu'il défendait en s’installant dans un nouvel appartement sans aucune œuvre visible. Sa collection est déposée au MAMCO depuis son ouverture et, en 2016, il a engagé l’acquisition d’une importante partie de cette collection. A savoir les œuvres présentées dans les salles adjacentes.

Appart 2.pngS'y découvre les oeuvres de grands minimalistes (Carl Andre, Donald Judd etc.) et de conceptuels de même envergure (Joseph Kosuth, Sol LeWitt, etc.). Toutes ces pièces intègrent dans leur conception leurs modes de présentation : elles se dispensent de tout socle, cadre, éclairage et autre instrument de mise en scène de l’art au profit d’une expérience intellectuelle et sensible immédiate. Quant à L’Appartement proprement dit, il met les œuvres à l’épreuve d’une insertion dans un univers domestique. Le visiteur peut  faire l’expérience d’un rapport plus intime avec ces travaux, dans un lieu à investir et considérer différemment des autres salles.

Jean-Paul Gavard-Perret