gruyeresuisse

08/12/2019

Martine Warner : atmosphère, atmosphère

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Il faut se méfier des photographies de Martine Warner. Elles semblent presque sages - au moins dans ses portraits. Mais dès que la photographe détaille le corps féminin, les données changent et montent des vagues. Spectateurs et spectratrices ne demandent pas mieux. Chacun(e) semble crier : "Moteur !". Alors qu'à cela ne tienne...

 

 

Warner 2.jpgC'est comme si tout se transformait en un film. Pas n'importe quel film. Un désir de film de solitude mais aussi de chair que l'artiste transforme en parfaite sororité tant elle est attentive à ce que sont des femmes. Nous sentons-nous  invités ? On veut le croire. Le temps du film. Un temps non pulsé pour qu'il s'étire. Un temps à la Duras et comme dans le courant d’un étrange fleuve sinon Amour du moins Désir sauf bien sûr pour celles et ceux peu réceptif aux charmes des dessous chics et des nudités promises.

 

Warner 3.jpgBref il y a là des films fixes avec des seins animés  et des jambes longues comme des jours sans pain. Il a là des films muets mais dont leur cinéma parle. D’où ce murmure qui se fait jour à travers les images. Preuve que la potographie ne montre pas mais fait mieux : elle apprend à voir. Celles qui n’on pas d’affect en en ont peut-être trop, ne pouvant résister, se cambrent, se cachent. Mais pas totalement.. Et leurs piques-assiètes n'on aucune envie de filer à l'anglaise.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Etel Adnan et l'appel du monde

Adnan.jpgEtel Adnan transforme le matériau autobiographique. Elle y parvient par le moyen d’une succession de moments disparates qui reconstituent un petit monde clos sur lui-même et que l'artiste rêve de quitter (ce qui sera fait en fin d'ouvrage). Sans toutefois construire à proprement parler une histoire qui aurait sonné aussi faux, le livre est avant tout un angle de pensée, un périmètre défini à l’intérieur de la profusion d’impressions d'une jeune fille avide d'espace de liberté.

Adnan 2.jpgTout Etel Adnan est déjà là. Elle est dans le mouvement, hésite, continue, tire le côté droit du rideau, puis l’autre côté :  pas pour regarder le mur mais l'horizon : Paris est son objectif. La littérature aussi. Pas question de simplement s’extasier sur la beauté des jardins du Liban  leur qualité de la lumière, de distinguer les roses des jacinthes, d'établir un contact avec la montagne, remarquer sa couleur, regarder si les nuages se déplacent.

Adnan 3.jpgRester au Liban ce serait voir la nuit qui tombe. Presque sans secours, sans défense. Bref il faut partir.  Une force incompressible la porte loi des rues de Beyrouth.  Rien ne sert attendre. Même une minute de plus. Sortir de l'insomnie et se remplir d’espace. Le texte rappelle que l'adolescence n'est qu'un corridor. Y stagner et le sujet ferait défaut. Etel Adan est entraînée dans la certitude de l’espace. Elle prépare son envol. Même la mère n'y peut rien. L'artiste quittera sa tanière. Car la beauté du monde est éblouissante. La mère lionne pourra pleurer sur le vide du ciel : des galaxies agissent en narcotiques sur sa fille.

Jean-Paul Gavard-Perret

Etel Adnan, "Grandir et devenir poète au Liban", L'Echoppe, Paris, 2019, 56 p.

 

 

 

07/12/2019

Barbara Polla l'enchanteuse en chantiers

Barbara Polla, "Moi la grue", illustrations de Julien Serve, coll. les Oubliés, Editions Plaine Page, Barjols, 2019, 10 E..Polla.png

Souvent l'amour est aveugle -  d'autant qu'il touche ici au fantasme et à un idéal particulier : celui qu'incarne le grutier. L''héroïne de Barbara Polla surestime l’objet de son désir, le surcote. Il n'est pas pourtant l'amant idéal. Sa fidélité à sa femme est notoire. Mais avant de la savoir l'héroïne a hanté bien des chantiers pour s'en apercevoir. Néanmoins  puisque le tic de tels hommes est de résister à l'amour choc, elle change de stratégie. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse : faute du travailleur sa grue fera l'affaire.

Polla 2.pngL'auteure, très sensible dans ses thématique aux symboles phalliques,  fait de son nouveau livre la rallonge de son "Éloge de l’érection" (Editions Le Bord de l’Eau, 2016) . D'autant que la grue elle-même est traitée avec ambiguité. S'il est sans doute peu question de l'oiseau, la femme légère qu'on nomme ainsi, n'est pas loin. Pour autant Barbara Polla évite le salace : elle préfère l'allusion avec comme excuse la confusion qui ne serait pas de son fait mais de lecteurs sexuellement obsédés.

L'habile traitresse n'en est que plus à l'aise pour distiller ses turpitudes langagières. Homme enchanté des chantiers, femme des rues et de l'air proposent leur jeu d'échos. Et l'auteure en rajoute : "Je suis là pour lui, je fais ce qu’il demande / Je fais ce qu’il commande / Il ne peut pas sans moi / Et fonctionner avec lui, c’est être avec lui ". Plus loin " il m’utilise, je le sers". Certes le binôme n'est pas forcément obscène. Parfois même le lecteur remet les éléments à leur place mais la fine mouche genevoise fait tout pour le tromper. Après quelques détails techniques la voici ouvrant des abîmes " C’est à chaque fois un bonheur quand il monte sur moi / À chaque fois une surprise / Et j’aime qu’il reste longtemps / C’est souvent quatre ou cinq heures à la fois…". Bref de quoi rêver, n'est-ce pas mesdames ?...

Polla 3.pngLe songe est déjà en cours. Ce que l'un désire cause le plaisir de l'autre. Dès lors un tel livre devient plus une action plus qu’un état. Il ne s'agit pas de "viser" l'objet mais de sélectionner un processus de jouissance possible en intégrant le manque qui rappelle aux deux partenaires que le bijectif est nécessaire à tout accomplissement.  Néanmoins tout se construit, ici, dans le chantier de la langue dont l'érection se contrôle avec sérieux même lorsqu'il y a du vent dans les cables. Barbara Polla y veille. Elle met de l'huile dans les mécaniques libidinales pour que femme et moteur s'ouvrent à la joie plus qu'à la douleur.

Jean-Paul Gavard-Perret