gruyeresuisse

30/06/2019

La ballade du pendu de Laurent Cennamo

cennamo.jpgLaurent Cennamo, "A celui qui fut pendu par les pieds", Editions La Dogana, Genève, 96 p., CHF 29, 2019

 

Laurent Cennamo a le mérite ou l'inconvénient d'être Suisse. Or, pour la critique franco-française, les helvètes semblent une tribu aussi éloignée de Paris que les îles de la Sonde. Dès lors ses écrivains sont souvent sinon ostracisés du moins oubliés. Pourtant le poète genevois Laurent Cennamo n'est pas n'importe qui. Les éditeurs de La Dogana l'avaient déjà remarqué et encouragé la publication de "Rideaux oranges" en 2011 par les éditions Samizdat. Après ce premier recueil, que la figure de la mère hantait, et avec «Soleil Noir» (Ed. Bruno Doucey, 2018) l'auteur revisitait son passé par l’usage du fragment. Et ce pour revenir sur des points aussi saillants qu’infimes.

Cennamo 2 bon.jpgSon nouveau livre est aussi intime que le précédent mais il  désarçonne encore plus par ses fantaisies verbales. Cennamo évoque découvertes, fascinations, échecs qu'il éprouva et qu'il a décidé d'éprouver encore. Exit donc la simple recherche du temps perdu. Il s'agit de jouer les enfants acrobates et ce pour une raison majeure : « À celui qui fut pendu par les pieds / miraculeusement l'âme est rendue ». En dépit des apparences du titre, la vie est donc sauvable et la vie solvable. Il suffit d'un peu de hauteur fût-ce tête bêche pour que l'amour soit un plat tonique. Les petites choses de l'existence firent qui le poète reste, ils font encore ce qu’il devient. Un mot, une œuvre, un visage, une rue retraversent sa vie en une suite de «laisses». Le poète propose ses moments délicieux et les sensations qu’ils offrirent. Elles demeurent intactes sans qu’une telle évocation crée une déception par le fait du temps révolu.

Cennamo 3.pngMais au besoin il existe d'autre "entre mais". Cela permet de flotter sur le Lac Léman comme dans des nuits obscures où chacun peut jouer au tarot et s'emparer de la lame du pendu qui symbolise tout aussi bien l'abnégation, le désintérêt pour les choses de ce monde, l'altruisme, le renversement, la libération par le sacrifice - ce qui est un comble pour qui se mêle aux jeux d'argent. Avec un lyrisme contenu et une admiration non feinte pour Saint-John Perse, le poète avance dans sa quête à travers des courants alternatifs du temps. Il le fait savourer en ce qui fut dans des haillons comme dans les images de Morandi. Un flot d’extases sommaires crée la salvation de nombreuses lueurs d’émotions, de corps, de lieux où l'Italie n'est jamais oubliée telle une fresque sauvée des murs du temps passé et dont l’auteur présente bien plus qu'en un simple musée.

Jean-Paul Gavard-Perret

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