gruyeresuisse

18/08/2017

Marion Schaller : feu follet

 Schaller.jpgMarion Schaller, « Fenêtre sur cour », Editions Samizdat, Grand-Saconnex, 82 pages, 2017.

Finalement Marion Schaller aura écrit sa musique du silence qu’au bout d’une marche somnambulique bien trop courte : « maintenant je n’ai plus qu’à tirer des balles/ Dans ma tête qui se tait ». L’exécution hélas a eu lieu au nom de la schizophrénie qui la coupa d’elle-même. Les neuroleptiques n’ont rien pu pour elle. Le mal était trop profond, insécable à l’inverse d’un moi coupé, rendu en miettes. L’auteur sembla pourtant revenir provisoirement à elle en ayant conscience que la folie n’est pas seulement personnelle mais collective. S’y rejoue la problématique de l’œuf et de la poule dès qu’un membre de la communauté humaine est comme Marion une écorchée vive.

Schaller 2.jpgSeuls les demeurés estiment que la folie est une liberté : il se s’agit que d’une prison dussions-nous décevoir les romantiques allumés. Face à elle, sans que l’auteur le sache, le livre répond à une sorte d’exigence dans l’avancée d’un risque. En dépit de l’espoir de Marion, il n’y a pas eu de salut. Certes l’auteur veut se le faire croire : « Eprise de liberté et de voluptés / Je bondis vers des horizons inconnus / Dans ma chambre conquise / soumise à ma bonne volonté ». Mais une autre force va : elle grignote, brûle - même dans l’envol des mots de vie - celle qui pensait sortir de l’ « intranquillité » (euphémisme…).

Dans la sensation de n’avoir été plus rien et par la grâce de ses  poèmes et chansons,  Marion Schaller prouve combien elle sera restée outsider à elle-même. Elle devient une Virginia Woolf - mais qui n’aura pas eu le temps de mûrir. Comme l’Anglaise elle sentit une autre voix dans sa propre voix. Entre les deux : la faille où tout d’une certaine manière finit par sombrer. Claire Krähenbühl et Denise Mutzenberg permettent de lui donner non seulement espace, voix (un CD accompagne le livre) mais vie.

Schaller bon.jpgLes poèmes « nés au cœur de la plus grande tempête » furent écrits au sortir de l’hôpital psychiatrique. Les deux éditrices pour achever "en beauté" et puissance leur travail de 25 années de publications, ont gardé le titre « Fenêtre sur cour » et ont rajouté des poèmes aux textes initiaux. Cette fenêtre donnait sur le patio de l’endroit où elle fut internée lors de ses premières bouffées délirantes. Elles allaient devenir chroniques. Ayant « mal au bide » face à ceux qui hantaient autant les métros que les couloirs de l’hôpital psychiatrique et cherchant à voir cette « boule » qui lui piqua le foie et lui fit perdre sa foi, la Lausannoise, chanteuse et pianiste, a tenté de continuer. Mais, telle Joëlle de la Casinière, Marion fait partie de ces fauchées avant l’heure : la camarde ne pouvait laisser en paix la femme à l’ « âme feu » qui n’eut pour s’apaiser que la force des mots et parfois les crèmes glacées. A lire absolument pour entrer au plus près dans des failles qui tentent pourtant de ne pas trop se dire afin – mais en vain - de les exorciser.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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