gruyeresuisse

30/07/2017

Pierre Alferi : ce que parler ne veut pas dire

Alferi.jpgAu début, entre deux protagonistes moins aphones qu’en mal de création, se crée « du » discours : sous ce mot générique les indices formels ont du mal à faire sens. Ils suivent leur cours, crée du vivant inconséquent. Celui-ci fait la saveur d’un texte aussi inopportun qu’incongru et très astucieux. Ce premier échange est vite décalé par une voix tierce : à la logorrhée se mêle un pathos tragique. Mais tout reste astucieusement annihilé. Cette voix qui parle via un écran est victime d’une panne de transmission. Elle oblige à un sous-titrage approximatif. Il contraint les trois parleurs à retrouver le fantôme de qui ils furent jadis et naguère.

Alferi bon.pngIssus de trois pièces (« Répète », « Coloc », « Les Grands ») « Parler » devient autant une rude bataille qu’un exercice de ventriloquie pour se dégager du corps constitué de la langue tant celui-ci vient faire lui même écran au corps verbal d’une expérience plus intime. Elle illustre ce que la littérature fabrique lorsqu’elle joue non d’un véritable centre et sens mais de leurs annexes. Une nouvelle manière de dire en ne disant pas (et l’inverse) prouve que la question de fond du langage est reconduite de manière drôle voire perfide jusqu’à devenir comme dit Prigent « oiseusement ontologique ».

Alferi 3.jpgL’enjeu est de cerner quelque chose de juste au sein d’une expérience linguistique qui ne cesse de déraper tant le propos est volontairement présenté comme régressif en une sublimation d'aphonie bavarde. Elle est d’ailleurs soulignée par certaines bribes en gras – selon un procédé d’insistance - afin de suggérer une impuissance verbale. Le dialogue ne fait que déréaliser stricto sensu ce que le langage doit produire. L’énergie que mobilise les personnages l’est sinon en pure perte du moins pour une assignation approximative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alferi, « Parler », P.O.L éditeur, Paris, 92 p. 14 E.

29/07/2017

Francesca Magnani : vues du pont

Magnani.jpgLe pont suspendu de Willamsburg reste un des plus célèbres ponts de New-York et fut longtemps le plus long du monde. Il permet de franchir l’East River pour relier Manhattan à Brooklyn par Willamsburg qui fut jadis le quartier des juifs polonais et de l’Europe de l’Est. Ce lieu cher à I. B. Singer est désormais cosmopolite : y demeurent encore des familles juives orthodoxes mais elles se perdent désormais au sein d’autres communautés.

Magnani 2.jpgFrancesca Magnani a saisi cette diversité en se postant sur le tablier du pont. Elle n’a pas cherché à en offrir une vision spectaculaire. Bien au contraire. Elle s’intéresse à ceux qui le franchissent. La radicalité des prises est sans apprêts ou apparats afin que la vie émerge tels qu’elle est au milieu des hommes pressés ou des badauds, des amoureux ou des joggers, des frimeurs ou de celles et ceux qui semblent fuir le regard de la photographe. Ils passent, avancent souvent surpris : pas question pour la photographe de les ajuster. Parfois même elle ne peut saisir que le gouffre des intervalles qui existent entre eux. C’est comme une suite de tableaux solitaires se jouant à plusieurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.francescamagnani.com

 

René Groebli roi de Provence

Groebli 2.jpgLe « Festival des Nuits Photographiques de Pierrevert » - village des Alpes-de-Haute-Provence avec ses douze expositions dans lieux publics, chapelles et caves viticoles - a pour parrain cette année René Groebli. Manière de redonner au photographe suisse toute son importance.

Mêlant l’éphémère, l’intime, le sensuel l’intemporel, René Groebli reste un créateur original qui a su créer un formalisme éloigné de l’école documentariste américaine. Sa poésie est bien différente.

 

groebli 3.jpgEn dépit du caractère intimiste de son travail il reste moins le photographe des êtres que celui de leur perception. Avec un regard de peintre, par effet de surface il sait isoler les détails qui permettent de voir ce qui se cache derrière les apparences avec précision et évanescence.

Ses photographies se dégagent du décor pour créer un dialogue entre le sujet et celui qui le capte. Mais le regardeur se sent plus témoin que voyeur. La cristallisation de l’émotion passe du côté des murs à celui des êtres. Ils ne sont pas idéalisés mais trouve une vérité consubstantielle au créateur lui-même.

Jean-Paul Gavard-Perret