gruyeresuisse

12/02/2017

Christine Célarier : le temps et les heures

 

célarier.pngCet homme, Le père (presque) déjà parti, tout revient. Emoi de midinette diraient certains. Mais bien plus. Du Piaf mais bien plus. L’énergie de l’artiste en boucles circulaires. Et spirales. Deux « œuvres » sont en cours en des sons parfois amplifiés et la voix claire, nette, grave de Christine Célarier. Elle ponctue les séquences avant de commenter face à la caméra son livre, le film. Elle et lui. Père et fille. L’artiste se met dans sa tête. « Il s’appelle Louis il a été marié, il a deux filles. Où sont-elles ? Il les a aimées d’un amour invalide ». Le vide en lui à la mort de sa mère. A celle de son père aussi avec son cri d’alors « Maman Maman ». La fille le rappelle sobrement, le scande. Sans pathos. De manière presque nue.

Christine Célarier inscrit sa recherche de l’identité en perdant la sienne (du moins en apparence). Elle se met dans celle de l’autre - le père. Christine Célarier parle, décalant le point de vue du livre. Avec une seule question : « Sait-il encore ? » Sait-il sa longue fatigue. Celle du quatrième abîme qui l’aspire. Le scanner l’a dit. Mais on est presque au-delà de l’Alzheimer. Avant il a déjà butté contre des morts qu’il a dû charrier. Rien d’autres ne sera dit. Juste une aporie. Parfois il redevient homme au contact de l’étoffe qu’il revêt - la caressant, le froissant. Avant, bien avant, il aimait prendre des photos avec son épouse. Dans la ville (sans dire laquelle) pour inventer des récits. Avant qu’un jour sa femme ne puisse plus marcher. Il se mit à classer, restaurer, entasser des livres, des tableaux, des montres et tout un atelier d’horloger. Le temps soudain engrangé dans une des chambres de ses filles. Comme pour les remplacer - inconsciemment. Tenter non de tuer le temps de leur départ mais de le remonter. « C’est comme ça qu’on freine » aurait dit Bashung.

Célarier 2.jpgL’automne c’était le bord de la mer. L’odeur de la pipe dans la voiture. Il fallait s’arrêter » pour faire vomir les filles. Répulsion sourde qu’elles éprouvaient en cette emprise. Sans pouvoir encore « changer d’air ». Dans la famille il déambulait nu au mépris de « ses » trois femmes. Sa puissance d’homme s’affichait par la violence de cette nudité presque « perverse ». Jusqu’à la perte finale : « Où sont-elles ? » dit-elle. Racontant ce qui est difficile. L-‘impudeur. La pudeur et la vérité. Voir autrement. « Le père » devenu « mon petit papa ». La douceur de sa main. Aphasique Papa. « La remontée du temps. Corps cassé. La rage. La violence d’une forme de « nudité ». « Le moi petite fille guidant le moi adulte » .

Une relation continue, suit son cours. Plus tranquille ce cours. « Du bonus ». Tout est dit. De cet amour. Cœur à vif. L’abandon à la douceur que le père ignorait en lui. Et l’auteur de rappeler le baiser sur la tempe, la main dans les cheveux. Boule de neige pour sédimenter le temps : eau libre, libation, noyade, remontée. Passage des heures – le temps, le temps, le temps. Sur l’horloge comtoise il remontait les heures le retardant de quelques minutes. Jusqu’au noir. Final. Son ensevelissement. Momie et destruction. Mots mis.

célarier 3.jpgD’où l’émission d’une transgression pudique selon une grande maîtrise en un travail du geste (souple, en volute) et de la réflexion par effets de rythme et de pulsation d’actes plus suggérés que montrés. L’œuvre reste de l’ordre de la trace minimaliste, stimulante au sein de ses émotions en une forme d’ascèse. Tout joue du pli et de l’ouverture par fragments au sein d’écho d’actes imbibés d’une tension filiale. Les images jusqu’au bout resteront implicites plus qu’explicites pour désarticuler les apparences avec un regard du dedans.

Jean-Paul Gavard-Perret.

"L'homme perdu" de Christine Célarier réalisé par Gilles Framinet, adapté du roman écrit par Christine Célarier. https://www.youtube.com/watch?v=Z_VxVVUC4hs

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