gruyeresuisse

24/12/2016

Alain Posture : Badiou et la poésie

Badiou.jpgLe philosophe despote est rarement une lumière : surtout lorsqu’il se mêle de poésie. Badiou prouve combien un ratiocinant n’y comprend sauf bien sûr lorsqu’elle raisonne au lieu de résonner. C’est lorsque le poète est menteur dans un beau bar du sens que le rhéteur bat son beurre et dégoise son financement au culte. Le logos est ici comme les pains à la mode : à la farine d’apôtre. Il faut à l'auteur une poésie non vénale mais vénérable, sans varices et dans les orangeries poétiques aucun zeste déplacé. Bref en ces articles compilés Badiou fait du lui-même : un ramdam des scies belles. Il bat son faire pendant qu’il est chaud mais rien de nouveau sous le soleil du logos. La poésie y parait vieille, maquillée en faux cils. La grotte de la squaw poétique reste impénétrable au penseur. Sous prétexte de faire un tri sélectif il n’offre même pas un déca potable : à peine cinquante nuance d’earl grey digne d’un smart aphone, d’un Alainpérieux aux impérities de notable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alain Badiou, « Que pense le poème », Editions Nous, 2016

Commentaires

Ah, ces philosophes, ils n'en font jamais d'autre, ils croient comprendre l'art et la poésie, ils n'y comprennent rien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/12/2016

Voyez ce qu'Umberto Eco a écrit sur le sujet :
  
"(...) il existe d'un côté un discours capable de nommer les étants de façon univoque, et de l'autre un discours de la théologie négative nous permettant de parler de l'inconnaissable. S'ouvre alors la voie qui même tout droit à la conviction que seuls les poètes peuvent parler de l'inconnaissable, maîtres de la métaphore (qui dit toujours autre chose) et de l'oxymore (qui dit toujours la coprésence des contraires) - une idée qui séduira les poètes et les mystiques, mais aussi le scientifique positiviste, toujours prêts, en ce qui le concerne, à réfléchir rationnellement sur les limites prudentes de la connaissance durant le jour et à organiser des séances médiumniques la nuit".

"Le pouvoir de révélation reconnu aux poètes n'est pas tant l'effet d'une revalorisation de la poésie que l'effet d'une dépréciation de la philosophie. Ce n'est pas les poètes qui triomphent, ce sont les philosophes qui se rendent".

"Les poètes font de l'ambiguïté substantielle du langage la matière même de leur travail. Ils cherchent à exploiter cette ambiguïté pour en faire sortir, non un surplus d'être, mais un surplus d'interprétation".
 
(Umberto Eco, "Kant et l'Ornithorynque", traduction Julien Gayrard).

Écrit par : rabbit | 28/12/2016

Il ne m'est pas arrivé souvent d'avoir un tel sentiment de plein accord avec ce qui a été dit ou écrit que ce que me procure la lecture du commentaire de rabbit... C'est exactement cela. Dommage qu'Eco soit si confus d'une manière générale.

Écrit par : Géo | 28/12/2016

J'avalise bien sûr totalement ce qu'écrit et cite Rabbit ainsi que la précision de Géo..

Écrit par : gavard-perret | 28/12/2016

Merci les gars, c'est encourageant.
J'acquiers le sentiment que nous entrons dans l'ère qui mettra fin à la décadence de l'esprit européen. Pour faire grimper les tours, voici un texte philosophiquement poétique (ou poétiquement philosophique, c'est selon), où toute confusion est cette fois impossible:
«Un moine demanda à Tchao-Tchéou :
- Quel est le sens de la venue du premier Patriarche en Chine ?
- Le cyprès dans la cour d'entrée.»
D. T. Suzuki, "Essais sur le Bouddhisme Zen", tomes 1 à 3, Albin Michel, Paris, 1972

Écrit par : rabit | 28/12/2016

En fait, il serait temps de dire et de redire que la poésie est chanson avant tout. C'est la musique qui apporte la dernière touche à l'art poétique. Écoutez ou réécoutez "Ferré chante Verlaine et Rimbaud". Et par exemple et pas au hasard :
https://www.youtube.com/watch?v=vPkWjJL4TlE

Art poétique
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

Écrit par : Géo | 29/12/2016

Les commentaires sont fermés.