gruyeresuisse

14/11/2016

Relire « Histoire de Louise » de Claire Krähenbühl

Louise 2.jpgIl est des livres qui ne vous quittent pas, des livres qui restent. Sans doute pour des raisons que la conscience ignore. « Histoire de Louise » est de ceux là. Claire Krähenbühl l’a publié il y a cinq ans dans la maison d’édition qu’elle a créée avec sa sœur. Il doit sans doute à la littérature américaine que l’artiste a lue lorsqu’elle partit s’installer avec sa famille à New York avant de revenir sur les rives du Léman. Mais le mérite du livre - du moins de son origine - revient au « Monsieur Songe » de Robert Pinget. Dans les dernières pages de ce livre (lui-même un chef d’œuvre), le héros retraité rencontre presque incidemment une certaine Louise Bottu, poétesse de son état. Claire Krähenbühl a - si l’on peut dire - rebondi sur ce personnage dont elle regretta la trop brève apparition. Elle en a complété l’histoire dans la veine humoristique de Pinget. Mais sa couturière a bardé l’esquisse de robes froissées et d’amants en jouant sur le flou de l’identité et de la mémoire.

Claire.jpgPour autant Claire Krähenbühl, ne copie pas son illustre prédécesseur. Elle inscrit une « version » complète de cette ombre passagère. Ce qui est désigné chez Pinget par le nom de fiction et qui se rapporte moins à un genre qu’à l’opération d’"impossibilisation" du récit trouve une ouverture Moins de solitude chez l’héroïne que dans la matrice première, moins d’angoisse et de brouillard dans sa tête. Cette Louise lorgne sur le passé mais propose (presque) des perspectives d’avenir même si à la fin elle se retrouve en épouvantail fait pour repousser ses semblables plus que les oiseaux. Car en dépit de ses conquêtes cette Louise n’est pas forcément une voluptueuse. Mais entre ordre et désordre : le lecteur se laisse emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. L’écrivaine l’a créée sans doute moins pour supporter l’existence que pour la soulever et afin de corriger le temps plus ou moins revenant. S’ouvrent des seuils : l’humour danse et ne se préoccupe pas plus de vertus ou de vices. Se composent des réseaux de sens que Pinget avait à peine ébauchés mais qui le raviraient. Ils permettent à Claire Krähenbühl de montrer tout haut ce qu’il n’osait même pas dire tout bas. C’est tout dire ! Et c’est un délice.

Jean-Paul Gavard-Perret

Histoire de Louise, Samizdat, Genève. De Robert Pinget on rappellera la réédition du "Le Chrysanthème", Editions Zoé, Genève.

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