gruyeresuisse

31/05/2016

Barbara Iweins : que d’eau


Iweins BON.jpgLa série « Bath » contrecarre l’idée proustienne que « la réalité ne se forme que dans la mémoire ». Elle surgit en effet autant dans des instants de répit. Le bain décante le réel, met à nu non seulement le corps, le vu, l’incarné mais les fibres de la sensibilité soumises à l’épreuve de l’image et ce qu’elle engage dans une histoire qui soudain prend un caractère autant anecdotique que métaphorique. Le tout dans l’osmose particulière de l’eau et du corps.

Iweins2.pngL’artiste dilue les habituels monstration du corps. Celui-ci suscite la sérénité là où la photographe ménage des errements, des intransigeances ou des omissions par des décalages ironiques. L’œuvre met à nu sans déflorer : le désirable est juste effleuré.

 

 

 

Iwens bon 3.jpgLa femme devient sirène. Elle s’amuse de ses voyeurs. Son corps surgit de lui-même comme une image au-delà de l'image, une image cherchant le sens de la Présence. Mais plus besoin d’un Dieu. La venue de la photographe suffit. Elle garde le pouvoir mystérieux de transformer le nu en une vision naturaliste et décalée pour un exercice de béatitude. Et si le corps photographié reste désirable aucune offensive n’est possible face à lui. C’est d’ailleurs ce dont Barthes rêvait pour la photographie érotique. Selon lui le désir a nécessairement un objet mais il convient à un artiste de ne pas en faire un objet.


Jean-Paul Gavard-Perret


Barbara Iweins, « Bath », Atelier Relief, Bruxelles, 12 mai – 10 juin.

10:33 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

30/05/2016

Christian Lutz et la censure

 

AAAALutz.jpgCaméra (auto)contrôle, « Conversation entre Marie-José Mondzain et Christian Lutz au sujet de l’interdiction du livre « In Jesus’ Name », Centre de la Photographie de Genève, 3 juin 2016.


Documentariste particulièrement incisif Christian Lutz sait traiter le réel dans ce qu’il possède de plus problématique : «Je pars du postulat qu’il n’y a pas de pouvoir sans mise en scène» écrit-il. Il a compris combien les protocoles, le décorum, les uniformes jouent un rôle capital pour impressionner le « vulgum pecus » : tous les détails sont créés afin de monter les stratégies ostentatoires.

AAAALutz 3.jpgL’artiste a connu des déboires lorsqu’il s’est attaqué au pouvoir religieux. Son livre « In Jesus’s Name » (2012) s’est vu censuré. A peine sorti, il fut interdit par une procédure judiciaire à la suite de 21 plaintes des personnes qui apparaissent dans l’ouvrage. Or Christian Lutz avait rencontré le fondateur du mouvement évangélique ICF et demanda systématiquement des autorisations aux organisateurs de chacune des activités d’ICF qu’il photographia : célébrations, baptêmes, don du sang, théâtre, atelier sur la dépendance à la pornographie.

Cette censure est donc des plus surprenantes. Lutz ne fait que montrer le fonctionnement d’une entreprise religieuse. Mais il est vrai qu’il s’agit là du premier livre européen consacré au phénomène évangélique. Sa portée est donc essentielle sur un plan social, culturel et informatif. La réalisation du livre a d’ailleurs reçu les soutiens de la Confédération Helvétique, de la Ville de Genève et des fondations suisses prestigieuses. L’artiste a répondu en proposant une exposition des photos caviardées du livre.

AAAALutz 2.jpgToucher au « cultuel » reste difficile. Son approche est plus difficile que les mises en scène des pouvoirs politiques qui ont le dos plus souple ou la peau plus dure. Néanmoins « In Jesus’ Name » ouvre une page importante puisque l’oeuvre éclaire non seulement sur l’univers religieux mais sur le pouvoir judicaire. Il est placé ici en face de la démocratie et de la liberté artistique. L’art retrouve par là même toute sa force politique en ouvrant un débat qu’on croît toujours fini mais qui n’est jamais clos.


Jean-Paul Gavard-Perret

29/05/2016

Jérôme Hentsch : art plastique et musique

 

 

Hentsch2.jpgL’œuvre du Genevois Jérôme Hentsch est aussi conceptuelle que sensible. L’œuvre d’Herman Melville y devient le prétexte littéraire à un déploiement artistique. En 2016 avec "l’Instrument" l’artiste a fait créer une petite table d’écriture blanche dans laquelle il a introduit une caisse de résonance dont la table d’harmonie se confond avec l’écritoire. L’artiste a utilisé cette table pour recopier de sa main tout le « Bartleby » de Melville sur une seule ligne, revenant sans cesse sur sa propre écriture. La «musique» produite par le stylo courant sur la table d’harmonie a été enregistrée. Avec la Chaise (2016), il a conçu un siège dessiné par une fine structure métallique. La sculpture-chaise «écrit» dans l’espace, révélant un alphabet mystérieux (Sans titre, 2016). Occurrences présentent les pages détachées et noircies à l’encre de Chine de deux exemplaires de Bartleby, l’un en français, l’autre en anglais, dont l’artiste a caviardé le texte de petits trous faits à l’emporte pièces.

Hentsch.jpgExistent une ouverture vers l’espace et une liberté artistique. Les implications créent une traversée des médiums. Mais la peinture reste néanmoins centrale. Sa bi-dimensionnalité donne un sens à l'image dont le « sujet » est la peinture elle-même. L’artiste ne cherche pas à ce que les spectateurs aient à déchiffrer des symboles esthétiques, mais sans proposer pour autant une image affaiblie. Dans ses œuvres, il n'y a pas d'histoire, de symbolisme : juste des formes et des couleurs simples là où la géométrie rapproche de la plasticité du temps musical se pliant volontiers à ses diminuendo ou ses progressions. Hentsch 3.jpgTout cela prouve combien l'art optique de Hentsch se déroule à la fois dans le plan, dans l'espace mais également dans la dimension habitée par la musique : le temps. Mais elle prouve aussi, et contrairement à ce que pensait Schopenhauer, que la musique n'est pas "le plus abstrait des arts"

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Oeuvres visibles à l'Espace André Missirlian, Romainmôtier.