gruyeresuisse

30/05/2016

Christian Lutz et la censure

 

AAAALutz.jpgCaméra (auto)contrôle, « Conversation entre Marie-José Mondzain et Christian Lutz au sujet de l’interdiction du livre « In Jesus’ Name », Centre de la Photographie de Genève, 3 juin 2016.


Documentariste particulièrement incisif Christian Lutz sait traiter le réel dans ce qu’il possède de plus problématique : «Je pars du postulat qu’il n’y a pas de pouvoir sans mise en scène» écrit-il. Il a compris combien les protocoles, le décorum, les uniformes jouent un rôle capital pour impressionner le « vulgum pecus » : tous les détails sont créés afin de monter les stratégies ostentatoires.

AAAALutz 3.jpgL’artiste a connu des déboires lorsqu’il s’est attaqué au pouvoir religieux. Son livre « In Jesus’s Name » (2012) s’est vu censuré. A peine sorti, il fut interdit par une procédure judiciaire à la suite de 21 plaintes des personnes qui apparaissent dans l’ouvrage. Or Christian Lutz avait rencontré le fondateur du mouvement évangélique ICF et demanda systématiquement des autorisations aux organisateurs de chacune des activités d’ICF qu’il photographia : célébrations, baptêmes, don du sang, théâtre, atelier sur la dépendance à la pornographie.

Cette censure est donc des plus surprenantes. Lutz ne fait que montrer le fonctionnement d’une entreprise religieuse. Mais il est vrai qu’il s’agit là du premier livre européen consacré au phénomène évangélique. Sa portée est donc essentielle sur un plan social, culturel et informatif. La réalisation du livre a d’ailleurs reçu les soutiens de la Confédération Helvétique, de la Ville de Genève et des fondations suisses prestigieuses. L’artiste a répondu en proposant une exposition des photos caviardées du livre.

AAAALutz 2.jpgToucher au « cultuel » reste difficile. Son approche est plus difficile que les mises en scène des pouvoirs politiques qui ont le dos plus souple ou la peau plus dure. Néanmoins « In Jesus’ Name » ouvre une page importante puisque l’oeuvre éclaire non seulement sur l’univers religieux mais sur le pouvoir judicaire. Il est placé ici en face de la démocratie et de la liberté artistique. L’art retrouve par là même toute sa force politique en ouvrant un débat qu’on croît toujours fini mais qui n’est jamais clos.


Jean-Paul Gavard-Perret

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