gruyeresuisse

31/10/2015

De l’image au texte : les horizons décalés de Pierre Loye

 

 

 

 

 

Loye.jpgPierre Loye, « Parmi les vivants », coll Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2015.

 

 

 

 

 

Il arrive que les mots voulant glisser dans la statuaire en jaillissent par nuées. Perverse narcissique elle refuse d'être manipulée par eux : au plasticien - forcé à devenir poète - de faire avec. Il ne s'en prive pas. Mais cela est "pire" : il ne peut les suspendre.  Pierre Loye trouve là le moyen de construire ou de tisser de manière baroque ce qui échappe à la représentation. La logorrhée frénétique ne crée pas l'angoisse mais invente des connexions intempestives (entre chewing-gum et réseau sans fil, véhicule à moteur et religion). Ce que l'artiste vaudois nomme "compte rendu" chargé du poids des ans est aussi un code restitué à l'existence et permet de la poursuivre.

 

 

 

Loye 2.jpg"Parmi les vivants » peut ressembler à  un impromptu par rapport au travail d'artiste de Loye. Mais son texte est riche de labours de fond là où le corps n'appartient qu'à son mystère. Reste donc à savoir comment l'œuvre va encore avancer : suite ou bifurcation qu'importe. Elle reste toujours à suivre tant il existe même dans le plus simple et le plus trivial (jusqu’à l'odeur des pieds…) beaucoup d'amour. Il préside au fil de l’art  et de la vie que résume ainsi Danielle Mémoire "il n’y a pas de chemin où il n’y a pas d’amour".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/10/2015

L’incompossible - Catherine Rebois

 

 

Rebois 2.jpgCatherine Rebois, « Elles » (exposition collective), Espace L, Genève, à partir du 8 novembre 2015.

Catherine Rebois, Desmesures, texte de Michèle Auer,Chez Higgins, Montreuil.

 

 

Avec Catherine Rebois  le corps n’est plus un objet mais une modalité déstructurée et recomposée. Les jeux sont repris et non faits. Le corps sort de la domestication pour la seule consommation du voyeur. Celui-ci semble en perdition. L’artiste joue avec lui, en jouit à sa main. L’artiste en dispose pour le réactiver, le mettre en question selon un jeu de rapprochement et d’éloignement. Le corps - représenté nu, a-socialisé,  sur fond  sombre,  en  noir  et  blanc - est « habillé » de contrastes puissants qui traduisent sa  vulnérabilité  absolue. Il devient le lieu non de la visibilité parfaite mais du questionnement. 

 

Rebois.jpgQu’ils soient d’hommes ou de femmes, jeunes ou  vieux, du fœtus à la mort,  les corps se cherchent avant de devenir immuables gisants. Ils existent entre mesures (stricto sensu - l’objet d’évaluation est parfois présent) et démesures en divers polyptiques. Ils rappellent ceux de John  Coplans où les corps coupés ne peuvent plus se rassembler. Mais existe chez Catherine Rebois une histoire de manque programmé, scénarisé. Le corps est montré dans son « incompossible » vivant : celui où ne peut se rassembler ce que l’on rêve et ce que l’on vit. La corporéité demeure « irreprésentable ». Ses fragments font le jeu de l’éclatement d’une communauté impossible avec lui-même. L’artiste la casse non dans un mouvement de panique insurmontable mais parce qu’il s’agit du seul « cadre » possible à son énigme.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

De Wilhem à Guillaume

 

 

Apolliaire 2.jpgGuillaume Apollinaire, « Un album de jeunesse », Gallimard, Paris, 2015, 17,50 E..

 

A l’époque de ce premier album  (inédit sorti de la bibiothèque de Pierre Berger) Guillaume Apollinaire n’est encore que Wilhem de Kostrowitzky. Il est élève au collège Saint Charles de Monaco où sa mère Angelika  aurait fait scandale par ses amours avec le frère de l’archevêque de la Principauté. Le futur auteur ne cultive aucune ambition poétique ou littéraire. Néanmoins ce carnet témoigne d’une belle créativité parfaitement restituée par ce fac-similé d’une grande qualité (au verso des pages sont restituées jusqu’au  traces d’encre du recto suivant).

 

Apollinaire.jpgApollinaire s’y amuse, casse l’ennui  scolaire à l’aide de dessins (vieille femme en train de tricoter, des vues familières de la Côte d’Azur et de l’arrière-pays) et de poèmes parfois induits par la modernité de l’époque (« Noël») parfois  en reprises décalées des formes désuètes tel que le rondeau. L’album est un carnet de bord  au fil des jours : une sensibilité aigue est bien présente. L’auteur cultivant une rêverie selon des angles inattendus est déjà en germe.  Les dessins sont parfois perfides (un prêtre solitaire, tel un amoureux transi, grave le nom de Jésus sur l’écorce d’un arbre…). Un tel ovni est aussi touchant qu’intéressant : la jeunesse s’y infiltre loin des regrets et de la raison. Il faut se laisser bercer et prendre par une telle dérive figurale et poétique.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

12:09 Publié dans Images, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)