gruyeresuisse

31/08/2015

Tristan Pigott : les petites choses de la vie

 

Pigott 2.jpgToute la peinture de Tristan Pigott joue entre maîtrise et abandon, plaisir et ennui dans un monde apaisé et aérien et d’où émerge une profondeur cachée. Surgit une expérience sensorielle de la vie. Soudain l’âme devient tangible et pèse d’un poids : celui de la caresse du regard. Chaque peinture est habitée. Elle devient non un simple médium mais une méditation. L’œuvre organise d’étranges mariages entre des êtres et leurs occupations à travers de couleurs douces et souvent sous le signe du double.

Pigott bon 2.jpgParadoxale, extatique mais aussi mélancolique et naturelle l’œuvre rappelle une certaine tradition américaine du portrait où s’inscrit une mythologie du quotidien non sans parfois une visée symbolique de ce qui grouille dans l’inconscient des « sujets ». Sous l’aspect réaliste émergent un imaginaire de construction et une grâce dans la mesure où l’artiste est capable de fluidifier des sentiments tels que l’ennui.

Pigott Bon.jpgLa peinture présente un miroir du temps sans souci de « prouver ». La sensualité rôde autour des formes plus ou moins ratées de jouissances et de plaisirs. La nudité elle-même  pousse vers quelque chose d’autre que ce qu’elle est. Surgit toujours un élément peturbateur qui désaxe ce qui est établi.  La fragilité d'un regard permet de s'extraire de la pure illusion comme de la simple transgression. Cela revient à accepter notre ignorance, à oser le saut vers ce qui échappe aux limites de la raison et du vécu.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/08/2015

Blaise Cendrars : génériques

 

 

 

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A qui veut comprendre d’où vient l’œuvre de Blaise Cendrars il est recommandé - plus que de lire les deux tomes des  "Œuvres autobiographiques complètes"  (Bibliothèque de la Pléiade) - de relire les deux textes fondateurs republiés aujourd'hui par Fata Morgana. « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles » est dédicacé de la manière suivante : “A Raymone, ce poème que l’on croit être le dernier en son genre et qui est le premier d’un art nouveau”. Cendrars s’y fait quasi futuriste. Touché par la catastrophe boursière liée au scandale du Panama son livre devient un conte où le poète s’invente un lignage prestigieux. Mais - et surtout – le texte lie la naissance de la poésie à des impératifs économiques. Ce qui a l’époque n’était pas courant (et reste encore aujourd’hui caché). Les « infrastructures » (pour parler marxiste) deviennent donc le terreau où l’écriture de Cendrars vient casser les vieilleries poétiques et leur vaisselles et va faire du poète un voyageur au long cours.

Cendrars 2.jpgMais « Les armoires chinoises » - texte longtemps resté secret – va plus loin. Il est capital pour comprendre l’œuvre du poète suisse. Amputé en 1917 Cendrars  il doit changer -de main afin d’écrire. L’auteur évoque ici ce que les prétendus généticiens de la littérature oublient : l’écriture est affaire de « mécanique » avant d’affect. L’écriture se crée en avançant et la manière dont elle se calligraphie est essentielle. Cette manière de « prendre » le texte à sa base la plus primaire (au sein d’un conte écrit à cet effet) donne la clé d’une œuvre majeure du XXème siècle et ouvre une vision plus générale de la "chose" littéraire largement occultée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Blaise Cendrars, "Le Panama ou les aventures de mes sept oncles", fac-simile avec couverture de Raoul Dufy, 40 p., "Les armoires chinoises" (nouvelle édition), dessin de Jean-Gilles Badaire, 72 p., 13 E. Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2015

 

 

 

 

 

13:06 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Adrien Chevallay : vers d'autres pactes de visibilié

 

 

 

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Les "objets" d'Adrien Chevallay  sont une source de perplexité systématique puisque l'éros et thanatos, la beauté et la laideur, le rebut et l'essentiel  s'y conjuguent. Le « spontanéisme » apparent de ses créations  n’a rien de naturel.. Chevallay pose  le problème du voile et de la monstration. Tout repose sur le registre de l’ambivalence dans des approches parfois sophistiquées parfois brutes pour dégager du capiteux et du capiton. Le jeu du monstre, du rebut  force le regard à se « tordre » là où la matière de rêve est détruite.

 

 

 

Chevalley.jpgChevallay ne cherche pas à théoriser son travail.  Le très peu donne beaucoup et le beaucoup très peu. Et on a envie de dire à l'artiste : "Bien joué!" au moment où s'éprouve une joie enfantine et légère devant ce que l'art officiel tend à rejeter. Créer n’est pas plus séparer, défaire qu’ouvrir et exhiber.  Une certaine « confusion » est de mise là où la dénudation devient une forme particulière de la nudité. Elle permet de refonder une relation particulière à l'art. Le "geste" de Chevalley ne répond plus à celui du voyeur qui voudrait s'émoustiller en faisant corps avec ce qui n'en a pas. Ici, du plaisir de la pensée à celui de l'art, un jeu de bande induit une fantaisie sarcastique et bouffonne qui renverse l'immuable ordre et l'importance des choses. L'œuvre ne se contente donc pas de témoigner du réel. Ou si elle témoigne c'est afin que chacun de ses éléments prenne dans son aspect d'évidence métaphorique une force, une puissance qui défient le réel.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

09:32 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)