gruyeresuisse

31/01/2015

Houellebecq et la photographie

 

 

 

 

Houellebecq.jpgMichel Houellebecq, "Before Landing", Chez Higgins éditions, Montreuil.

 

 

 

Houellebecq 2.jpgA mesure que ses fictions perdent en force, Houellebecq – conscient de cette dilution – passe aux images pour continuer à dénuer le réel. Celui qui  ne peut pas se détacher de ses lignes traverse des lieux interlopes  sans personne à l'horizon. Nul acteur de vie ne serait-ce qu’un moment. A l’infini d'une parole retournée sur elle-même fait écho l'image vide. Elle épuise le réel où chacun est tombé  lorsqu'il était tout petit. Photographier comme Houellebecq le fait ne prétend  pas changer le réalité ou en en sortir. Juste contempler  les lignes de fuite et les axes majeurs. Preuve que la fuite elle-même est un art lointain. C'est aussi une mise en demeure. Houellebecq ne peut faire autrement. Il s’est condamné à succomber à cette fragilité. Il est coupé du monde  même s'il le respire. Il ne le rêve pas. Rêver  serait croire voir ce qui se cache derrière. Bien plus que l’espace c’est le temps que le créateur tente de comprendre comme s’il pouvait atteindre  un “ temps pur ” qui n’appartiendrait qu’à lui : un temps sans conscience, un temps des premiers êtres. C'est à ce luxe que la société refuse que le photographe s'astreint. Qu'importe si sa force est bloquée et si leur auteur ne cherche pas à théoriser ses images. Elles suivent le langage de la fiction et montre ce que les mots ne peuvent (plus ?) suggérer.  Dans le silence de l'image l'écrivain ne peut pas mentir.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:16 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

Florent Meng de la photographie à la vidéo

 

 

Meng bon 1.jpgAvec « Notes sur H2 » le franco-suisse Laurent Meng donne un nouveau tournant à son travail en passant à la vidéo (qu’il avait côtoyé en co-réalisant « Parking »). Quittant la photographie l’artiste trouve dans l’image en mouvement le moyen de ne plus la  dissocier de la parole. Plusieurs de ses séries photographiques s’orientaient de facto vers un tel art  puisqu’elles se développaient sous forme de narrations. Elles étaient construites sur le mélange de plans larges ou de panoramiques dans lesquels les gros plans venaient créer un mouvement de contrepoint : « Riffle Through Dead K » & « So Long Bobby » « résonnaient » déjà comme un filmage  d’images fixes.

 

 

 

Meng bon 2.pngAvec « Notes sur H2 » le pas est franchi vers le mouvement. La vidéo saisit la réalité de la zone « H2 » de Cisjordanie qui est passée sous le contrôle le l’armée israélienne pour protéger les colons venus s’y installer. Le lieu a vu le départ des Palestiniens si bien que la majorité de l’espace est devenu fantômatique. Le film se revendique largement comme un documentaire politique. Il renvoie aux problèmes du Moyen-Orient dans son ensemble et d’Israël en particulier. Néanmoins cette vidéo échappe à une forme de simplification et remet au centre du débat le coexistence conflictuelle des religions. Echappant au réductionnisme partisan (d’un côté comme de l’autre) Meng évite la neutralité. Il creuse la réflexion politique mais aussi esthétique sur le caractère du documentaire. L’artiste en souligne l’aspect hybride. Meng n’hésite pas à appeler sa vidéo « film de science-fiction documentaire ». Sur fond sonore créé par le musicien Ceel Mogami de Haas, l’artiste propose un univers dont la force des images est post-apocalyptique. Y surgit un « dernier homme ». Pour preuve et en prologue à la vidéo, Harry Belafonte (dans « The World, The Flesh & The Devil, 1959)  apparaît. Il annonce son double perdu lui aussi dans un espace de chaos. Mais désormais la fiction est remplacée par le réel.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Florent Meng, « Notes sur H2 » (vidéo) 2014, « Bourses déliées » Fonds cantonal d’art contemporain, Halle Nord, Genève (2014)

 

 

 

30/01/2015

Fabienne Radi : rendre vivante la peinture

 



 

Radi 2.jpgFabienne Radi, Cent titre sans Sans titre, Boabooks, First Edition, Genève, 26 CHF.

 

 

 

A l’inverse de ce qui se passe pour les livres, des œuvres d’art on ne retient jamais (ou rarement) le titre mais leur auteur.  Fabienne Radi répare ici ce méprisable malentendu en choisissant parmi un catalogue de 3000 titres ceux qui lui parlent même si elle n’a pas les œuvres retenues. A la manière d’un Derrida (en plus coruscante et incisive) l’iconoclaste développe un essai sur la question du titre dans l’art, explorant ses potentiels fictifs par delà les considérations liées à l’histoire de l’art. En conséquence elle fait clignoter dans les cases du cerveau des lumières intempestives. Chaque titre (sauf bien sûr ceux qui n’en n’ont pas - d’où le libellé du livre)  permet d’imaginer des souterrains, des sentiers, des pizzas aux ingrédients inédits car à l’inverse des noms d’artistes qui sont là pour canaliser l’imaginaire, les titres battent la campagne pendant qu’elle est encore chaude (et même lorsqu’elle devient glacée).

 

 

 

 

 

Radi.jpgCelle qui aime entreprendre des réformes (elle n’habite pas à Genève pour rien…), renonce ici à classer, à lutter pour les femmes, prononcer des sentences girondes. Au besoin telle une infirmière peu amène elle tire sur des  ambulances en un livre qui n’est pas conçu pour lui apporter des palmes ( à moins qu’existe le Grand Prix du Pourquoi Pas). Sortant les titres des réflexes automatiques, par son esprit preste et zélé, Fabienne Radi  invente des cartes du tendre plutôt que tendre sa carte Cumulus aux caisses de Migros. Surgissent pêle-mêle des considérations de derrière bien des fagots et de nombreux fourrées. Manière de revisiter le sens d’œuvres sans le moindre didactisme et sans rien (apparemment)  de strictement « intellectuel ». Le jeu en vaut la chandelle s’y éprouve l’amour de la vie et l’intelligence de l’art. Il ne s’agit pas ici de peindre la vie mais de rendre vivante la peinture.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret