gruyeresuisse

14/01/2015

Culte de l’émotion et « breaking news »

 

 

 

Charlie.jpgLe fameux « jusqu’où s’arrêteront-ils ? » de Coluche reste plus que jamais de saison. La question ne se pose pas seulement aux fondamentalismes  (dans chaque religion ou idéologie il n’y a rien à espérer d’eux) mais à ceux qui ont orchestré l’émotion. Elle a traversé le monde après les évènements de Paris. Les victimes lâchement assassinées ne peuvent être que pleurées. Dans un premier temps chacun ne peut que s’enorgueillir de la vague de réactions qui secoua le monde. Toutefois cela n’empêche pas de se poser la question : à qui profitent les crimes parisiens ?  Sous leurs cadavres d’autres rampent : la stigmatisation généralisatrice n’est jamais loin. Au nom de la peur de l’autre les processus de récupérations politiques suivent un cours efficace. Ils ont reçu d’ailleurs une aide de la part des tueurs eux-mêmes : s’en prendre aux journalistes c’était faire le jeu des chaînes d’information en direct. Dans la défense plus que justifiée de leurs pairs ces networks avides de sang et de morts sont devenus le puissant haut-parleur de l’idéologie.

 

 

L’information en direct est devenue une distraction (au sens pascalien) de masse. Celle-ci y trouve le miroir à toutes ses angoisses, ses terreurs, parfois ses fantasmes mais aussi et inconsciemment un processus de catharsis. Faisant appel au statut d’homme social l’information « live » crée une identité émotive de surface au nom des frères en humanité. Fraternité relative et calculée par l’effet de proximité : que pèsent face aux 17 morts parisiens les 2000 victimes du Nigéria ?

 

 

A travers la puissance déchirante des évènements parisiens hier, australiens avant-hier l’information « live » crée un rite de désinformation producteur d’abîmes. Il est temps de reprendre une approche qui en appelle plus à la raison qu’à l’émotion. Doit succéder une distance critique prouvant que la résistance passe par des chemins plus complexes que la stigmatisation générale, l’arsenal des lois et des répressions. Au nom d’une apparente et légitime « vérité de cœur » peut surgir des images qui peuplent la nuit des êtres et leur aveuglement. Et ce depuis que le monde existe. Un roman de l’occident nous fait complices de bien des illusions des puissants quelques soient leurs camps. Il convient toujours de prêter attention à ce que l’émotion oblitère et d’affirmer ce que Louis-Combet réclame « le dédoublement de l’être entre une intériorité de réflexion et une extériorité propre à des exécutions rapides ». A la radicalité des fondamentalistes doit répondre une analyse qui ne se limite pas à l’insistance "profératrice" des discours politico-médiatiques dont les ombres se confondent avec des intérêts qui dépassent le vulgum pecus dont nous faisons partie.  Le recueillement et le silence au-delà des amarres pieuses de certains mots d’ordre et  slogans sont nécessaires afin d’éviter des dommages collatéraux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Commentaires

Merci monsieur Gavard-Perret de votre article pondéré , pertinent , empreint d'humanité et d'équité .

Écrit par : Villeneuve | 14/01/2015

"L’information en direct est devenue une distraction (au sens pascalien) de masse."
Bravo!
Je lisais récemment ceci, qui rejoint ce que vous écrivez :

" La philosophe J. Butler s’est intéressée aux réactions émotionnelles aux attentats du 11 septembre aux Etats-Unis.[...] Ses conclusions intéresseront peut-être celles et ceux qui s’inscrivent dans le cadre humaniste, affirment « être Charlie » et veulent réfléchir au sens de leurs gestes politiques.
[...]
Le caractère public et collectif de ces réactions émotionnelles nous rappelle que les émotions sont tout sauf des réactions spontanées. En effet, ces sentiments qui nous semblent si personnels, si intimes, si « psychologiques » sont en réalité médiatisés par des cadres interprétatifs qui les génèrent, les régulent et leur donnent un sens. Derrière les émotions se cachent des discours, des perspectives et des partis pris moraux et politique dont il importe de comprendre la nature pour bien mesurer leurs effets.
[...]
Appliquée à l’actualité française, l’étude de J. Butler apporte un éclairage sur la réaction officielle et dominante - c’est-à-dire « humaniste » et « compatissante » - au drame de la rédaction de Charlie Hebdo. Cette analyse invite à se décentrer et à s’interroger sur les effets de ces discours et gestes de compassion. Or il n’est pas certain que les effets mis en avant par les partisans de ce discours soient les plus importants.
[...]
Dans ces moments où nous sommes submergés par les émotions, il peut être intéressant de penser à tous ces précédents et à ces morts, à venir, que nous n’allons pas pleurer."

Par Mathias Delori, Chercheur CNRS au Centre Emile Durkheim de Sciences Po Bordeaux

Écrit par : Ambre | 14/01/2015

Mouais. A propos de Cabu, Wolinski et alii, j'ai l'impression que ce texte a été écrit par Achille Talon. Un pastiche volontaire ?

Écrit par : Géo | 15/01/2015

Réponse à Ambre : cette référence me semble en effet des plus pertinentes.

Écrit par : gavard-perret | 15/01/2015

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