gruyeresuisse

31/12/2014

Les messes câlines (ou non) de Frédéric Aeby

 

 

 

Aeby bon.jpgFrédéric Aeby chatouille le réel jusqu’à potron-minet à travers ses dessins, céramiques, sculptures ou meubles. Il le carrosse ou le dénude, puis l’ovulâtre ou le spermifuge en des coïts plus drôles qu’érotiques. Mais de telles bécotailles, d’accrocs au corps ou au cri créent des léchouilles en lapsus volontaires mais d’appellations non contrôlées. Le réel s’entrebâille sans jamais lasser. A l’inverse à force de tirer dessus il se délace. Sa trame apparaît  par les fabulations du satrape et ses chausse-trappes.  Dès le matin le jour puis la nuit se grisent sous la pendule qui de fil en aiguille  qui s’en balance. La peau perd son toucher de soie mais chaque chose mène sa ronde.

Aeby.pngUn banc sous un pommier, le givre l’habille, la pluie le déshabille.  Sous son matelas l’herbe couche. Il reste néanmoins dessus plus d’humain que de guenille. Ils se souviennent des hivers où l’amour n’avait pas d’imparfait. Mais grâce à l’artiste fribourgeois le passé est plein de futur. Ce dont nous rêvions Aeby le prouve. Il regonfle nos brouettes et brouette nos gonfleurs. Puis prend un escalier dont la dernière marche est un lac alpin. Il y voit  des jambes féminines dégainées de soie ou de nylon et rougies de l’eau froide. L’eau est si près de la lumière qu’elle les brûle sous de dolents clapotis. Le ciel passe lointain mais de l’eau son miroir se grise.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/12/2014

Anoush Abrar : luxe, calme et volupté.

 

 

 

Anoush Abar.jpgDans ses travaux de commande ou personnel par boulimie de signes noirs à graver les corps blancs. L’inverse est vrai aussi. Mais existe aussi tout l’éventail des couleurs. Somptueuses les égéries du Lausannois ne se contentent jamais d’un luxe de surface. Les  parques blêmes sont habillées par l’artiste qui les transforme en reines incontournables dont on ne sait quel empire oriental. Le vêtement métamorphose la femme en des canevas géométriques et scénographies labyrinthiques où la mécanique du vivant se fait lascive, cruelle mais tout autant tendrement lancinante. L’œuvre  souffle le chaud et le froid, la proximité et la distance. L’anatomie est modulée selon des volutes libératrices, des structures en cristaux. Surgit l’illusion d’apparences presque divines superbement détachées dans leur évanescence du plancher des vaches. Les  modèles de l'artiste ne doivent exister que dans les rêves les plus improbables tant elles jouent sur d’autres partitions que celles de la réalité. Celles d'Anoush Abrar mêlent densité et légèreté en des rituels sophistiqués.

 

Anoush Abar 2.jpgElles semblent sortir d’un film muet où rien ne bouge. Dans leur diversité toutes appartiennent à un monde idéal. Elles sont autant de spectres qui hantent les cabinets privés de l’Orient-Express. Bercées par le roulis des boggies  elles trament des rendez-vous secrets en taupes dormantes de pouvoirs occultes. Le travail de leur metteur en image  devient la manière d'enlever du corps ou plutôt de le transformer selon des compulsions mystérieuse faites pour offrir l’émergence d'harmonies non imitatives. Elles touchent à l’éphémère du réel et à l’éternité de l’image. Avec Anoush Abrar des louves rentrent dans la bergerie de l'art. Ses « proies » se tiennent roides sous leurs tenues d'apparats. Chacune d’elles est plus magistrale que les autres en ce qui les lient à la fois à  l’épure d’un côté et à la luxuriance surréaliste de l’autre En sort une majesté qui ne se contente pas de répondre à la curiosité du visible mais au désir d’atteindre l’immanence d’un état de rêve éveillé. La femme y reste l’impalpable. La photographie est donc bien autre chose que l’indice de la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle elle se fourvoie et dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus détestable.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/12/2014

Bérénice Constans et le féminin du monde

 

 

 

 Constans.jpgPour Bérénice Constans la notion  d’Un est équivoque. Tout comme les concepts de dehors et de dedans. Le principe de ses œuvres est plus actif, plus premier. Il englobe aussi ce qu’on nomme généralement rêve et réalité. Pour la créatrice « un axe de lumière traverse tout le corps depuis le sexe jusqu’au cerveau » : cette trajectoire intègre le diurne et le nocturne. Dans ce dernier on enferma la femme pour en faire une sœur cloîtrée. L’artiste s’est dégagée de ce piège pour créer un mixte du charnel et du spirituel, du désir et de la pensée, de l’érotique et du noétique.

 

combet 2.jpgCassant les vieilles allégories Bérénice Constans a recréé une déesse-serpent qui développe ses anneaux bien mieux que le font le sexe des anges et les phallus. Les deux court-circuitent d’une libido ou d’une spiritualité mutilante  le mouvement du bas vers le haut, du visible à l’invisible, du conscient à l’inconscient. L’artiste par ses œuvres crée des suites de creux, failles, versants, replis, enfoncements, trouées, surgissements. Elles embuent les figures internes ou externes, en consume le vernis jusqu’à la transparence. Existe soudain ce qui nous regarde et qui nous reflète dans ce que nous ignorons.  De telles images ne laissent rien perdre de l’absence qu’elles retiennent. Elles nous  traversent pour que nous renaissions car nous étions morts avant, amputés par diverses divisions. L’être y reconnaît enfin l’altérité du regard sans défense. L’hymen de l’ombre et de la lumière creusent l’âme et le corps pour ce qu’ils doivent être : une sorte de cosmos afin que tout recommence. Et que tout reste à écrire. L’artiste en appelle d’ailleurs aux auteurs (rares) qui peuvent suivre ce qu’elle tente là où  l’image naît de l’espace entre les mots et le silence. Là où l’image nait des mots qui touchent au silence comme chez Louis-Combet. L’animisme sensoriel devient l’arme fatale de la sirène. Celle-ci n’a plus rien à voir avec la piégeuse des mers. Même si ces dernières restent la seule « terre » où nous étions avant. De là naissent les images de « nudité » parfaite d’une artiste rare, pénétrante et secrète.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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