gruyeresuisse

31/10/2014

« Mayan Diary » suite : les carnets de voyage de Jean-Pierre Sergent

 

 

Sergent.jpgJean-Pierre Sergent, Installation murale sur Plexiglas au Montreux Art Gallery, Montreux,5-9 novembre 2014.

 

 

 

S’élevant contre la notion de chef d’œuvre Jean-Pierre Sergent ne brade pas pour autant la peinture et ne néglige pas ce qui  - hélas - désormais passe en second : le beau. Sous prétexte qu’il est affaire de goût, cette notion au fondement de l’esthétique serait désormais vide de sens. Voire… L’artiste le prouve. La beauté trouve comme parfait synonyme dans le travail du créateur le terme d’énergie.  Celle-ci devient à la fois l’élan et la résultante du dessin et de la peinture capables de la cristalliser moins pour l’arrêter que pour la faire jaillir plus fortement. Ainsi à l’attirance « rationnelle » que provoque une ressemblance se superpose un attrait irrationnel. L’œuvre en conséquence précipite dans un inconnu par retour à des fondements qu’on qualifiera de rupestre ou de brut mais tout autant de pictural et de littéraire.

 

Sergent 2.jpgChez Jean-Pierre Sergent le sombre appelle la clarté et la mort la vie comme le souligne un de ses textes fondateurs de son esthétique. Le peintre franco-américain l’écrivit pour l’exposition « Nomads Territories » à la  DFN gallery de New York (2000). Il y scande de manière nominale  ce qui est à la base de ses métamorphoses : « La couleur, l'esprit, le réel / La transformation, l'assimilation / Le pouvoir, le rêve, la bravoure / L'interconnexion Nature-Homme-Culture-Univers / La force, la tendresse, la poésie / La violence de la vie / L'identité / Les étoiles, les nuages / Les cercles, l'innocence / La non-appartenance aux lois surnuméraires / La plénitude, la liberté, la couleur / L'offrande / Le mot sans le verbe / La chose, l'animal, l'arbre, le tonnerre / La Femme, la rivière, les cailloux / Le feu, l'ombre, le sang / La matrice, l'Univers ». A la chair voyance se substitue une claire voyance. Elle dirige vers la solarité en dépit des menaces que l’époque contemporaine fait passer sur l’individu.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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Abstraction « viscérale » et béance oculaire de Peter Kogler

 

 

 

Peter Kogler, Galerie Mezzanin - Karin Handblauer, Genève, novembre 2014 et « Beyond the Wall », installation permanente.

 

Kogler 3.jpgEn guise d’intronisation dans la classe de scénographie de l’Académie des Beaux-arts de Vienne  Peter Kogler étendit un drap blanc entre la porte d’entrée et la loge du concierge : il s’assit devant ce fond, et à l’aide de mousse à raser reprit l’imitation des cornes du David de Michel-Ange (comme Duchamp sur la photo célèbre de Man Ray) puis lut en aparté la biographie de l’inventeur du readymade par Robert Lebel. Le recteur fit appeler la police et exclut sine die le trublion de l’école… Mais la revue alternative « Falter » publia des photographies de cette proposition éloignée des cérémonies délétères des Actionniste viennois qui tenait le haut du pavé à l’époque. Face à leur expressionnisme sanglant et sa théâtralité parfois prétentieuse Kogler préféra déjà l’ironie qui bientôt se transforma en des œuvres à la monumentalité abstraite et visionnaire. Depuis elles tranchent avec les poncifs de l’époque en plongeant dans des structures complexes où la vision porte de l’extérieur à des abîmes viscéraux  que l’artiste semble disséquer dans des travaux multimédias des plus classiques aux plus avancés.

 

Kogler 4.jpgLa mentalisation de telles œuvres ne tue par pour autant l’émotion. Des motifs abstractifs ou propositions plus représentatives surgissent des hallucinations dans lesquels le système des images est transformé en un lynchage optique de leurs signes. La monumentalité des œuvres créent des murs de signaux obviés où la numérisation réalisée par l’artiste répond à celle utilisée par les espaces « scéniques » virtuels des nouveaux supports médiatiques. Du réalisme représentatif à la réinterprétation du géométrisme Kogler invente des fables optiques où se jouent soit la suppression du référent par le signe ou du signe par le référent. Se crée une nouvelle épistémologie dotés d’’enchaînements ou de structures intempestives propre à casser les paradigmes visuels du temps.

 

Kogler 2.jpgFace aux fausses utopies des nouveaux codes émis pour une colonisation mondialiste l’artiste se sert du numérique afin de créer une spéculation qui feignant de tourner à vide remplit l’empire que images officielles creusent. Au moment où l’écran remplace insidieusement le réel Kogler par ses architectures et ses techniques numériques casse le champ des illusions programmées selon un nouveau régime de re-présentation. L’ambition est grande, radicale mais reste négligée par la critique : sans doute parce qu’elle dérange et ne peut être digéré par le système. Nous sommes là au cœur d’une problématique majeure visant au refus du pouvoir des images et des images du pouvoir. L’image numérique telle qu’elle est conçue pour nous regarder la voir (sans qu'on y prenne garde) est soudain arrachée à sa dimension de miroir donc de fermeture. L’artiste en appelle à l’imaginaire du regardeur et non à sa servilité. Ses assemblages formels refusent de piéger le regard jusque là prisonnier d’un jeu de repérage qui ne fait que caresser son inconscient dans le sens du poil. L’ère du jeu planétaire et ritualisé  est donc remplacée par un jeu plus sérieux créé  souvent par les « papiers-peints vidéo » de l’artiste. L’œil y rebondit sans se perdre en ce qui devient le refus du pur leurre qui n’active que du fantasme à deux balles. Il y a donc là toute une remise en cause de la condition même de l’œuvre d’art et de regard qui se porte sur elle.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Peret

 

30/10/2014

Céline Masson la méduse impertinente

 

 

 

 

 

Masson céline.jpgPar ses dessins, vidéos, installations et photos Céline Masson met à jour des terreurs parfaites qui sont aussi des ravissements. Ses « masques » on les partage, on les aime. Ils « disent » les aventures esthétiques et existentielles toujours recommencées. L’œuvre reste une formulation ludique (comme l’œuvre de Duchamp le fut) d'une réalité inséparable à celles ou ceux qui font le pas au-delà. L’émotion est toujours là mais loin de tout romantisme et par l’ordre d’une farce optique qui devient phénomène d’être. Elle fait éclater les images du réel par divers types de détournements perturbateurs. Ils produisent un jeu d'attraction ou de répulsion. Tout se joue en cette charnière. Elle souligne que notre vie n'a rien à voir avec une "vie intégrale", qu'elle en est même fort éloignée. Une réalité plus profonde est convoquée à un extraordinaire cérémonial carnavalesque.

 

Masson céline 2.jpgTout éclate dans une "monstruosité" là où l’imaginaire fonctionne vers l'épuisement de l'ombre en un dynamisme dionysiaque. Il fonctionne au service de la présence, mais une présence qui ne répond pas toujours à ce qu’on attend : elle est souvent contrariée ou biffée mais selon un principe d’utopie plus drôle que cauchemardesque. Céline Masson provoque la réalité pour une métamorphose qui au besoin intègre des « erreurs de calcul » quant au passage du cap de sa bonne espérance. Sans jouer les lacaniens de service l’œuvre fait masse et son par une série de tensions abyssales qui ne répondent en rien aux critères de la mode du temps. Les œuvres ne sont pas des autofictions mais des allégories aussi naïves que complexes afin d’offrir la vie dont les «  erreurs » sont sublimées. L’imaginaire de la Lausannoise donne aux images sous leur aspect de « gag» la profondeur de l’être. C’est foudroyant, rieur jusque dans l’autodérision.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret