gruyeresuisse

31/05/2014

Ecce Humus

 

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Editions Humus, Rue des Terreaux, Lausanne.

 

« Humour, amours, éros, singularités, art » tels sont les mots clés d’une des maisons d’édition des plus atypiques animée par un couple qui fait du plaisir mental le mot d’ordre de son travail. Les éditions sentent bien sûr le soufre. Pour autant ses responsables ne cultivent en rien la provocation. Ils optent pour la curiosité. Sont publiés des singularités sauvés de l’oubli :  « Marthe de Saint Anne » (carnet d’une internée obsédée par le phallus), « Le curé travesti » ou « L’aviateur fétichiste ». Mais les éditions Humus s’honorent aussi d’avoir publié le premier livre des iconoclastes Plonk et Replonk comme les images plus tragiques du peintre Jean Rustin ou encore les femmes-fictions de Jean Fontaine le marieur des joie et, douleurs, des femmes et moteurs.

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Défendant presque uniquement (à l’exception de Rustin et de l’album « Guerre(s ») un éros jovial les deux éditeurs prouvent que l’art est avant tout une cosa mentale autant pour celle ou celui qui la crée que celle ou celui qui la regarde. La vraie zone érogène reste le cerveau : il fait prendre conscience de l’excitation sexuelle et invente des fantasmes et rituels qui la nourrissent. Certaines des publications d’Humus sur-masculinisent ou sur-féminisent les corps mais toujours de côté de la vie et de l’humour et en évacuant le concept même de pornographie cet « érotisme des autres ». La dimension ludique demeure donc centrale. Certains peuvent trouver cela léger et réducteur. N’est-ce pas pourtant le moyen de flatter ce qu’on ne saurait voir et de renvoyer les Tartuffe à leur miroir ? On peut même imaginer une bonne sœur en cornette entrant rue des Terreaux comme si elle visitait une exposition de napperons : s’y déplaçant avec sérieux, prenant parfois un certain recul parfois aussi un plaisir naecissique. Mais n’est-ce pas là un « pur » fantasme ? Preuve que Humus dans son assentiment à la vie loin du louche et du morbide fait travailler la tête en osant lui proposer des rêveries. Ouverte plus que close le librairie illustre ce que disait Artaud : peut se « donner un nom ou une image à toutes choses sans être tout de suite cocu ou marron ». Préférons les mots, les fluides , les délices et parfums d’Humus(c) aux images de guerres et de mutilations.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

30/05/2014

Beni Bischof remet le paquet

 

 

 

Bischoff.jpgBeni Bischof, Psychobuch, Patrick Frey Editeur, 88 CHF.

 

S’opposant aux créateurs végétariens Beni Bischof reste un ogre dadaïste. En 2005 il commence à publier des magazines imprimés au laser (qu’il nomme « lazermagazines ») en tant que moyen indépendant de diffuser ses collages, dessins et textes. Sa production devient très vite prolifique. Il y ajoute sculptures, peintures et installations dans ce qui ressemble à un capharnaüm d’objets hétéroclites par réappropriation, dissection et injection d’images de journaux de modes, de littérature de gare, de pochette d’albums que le brouteur de bégueules modifie de manière digitale ou mécanique. Psychobuch présente un large ensemble de ses travaux. S’y retrouvent ses obsessions. Elles tournent essentiellement autour du corps traité selon diverses démesures. Dans l’œuvre du grand sachem iconoclaste Saint Sébastien sort de chez l’acupuncteur pour se retrouver en goguette dans un bistrot de Zurich.

 

Bischoff 2.jpgBeni Bischof lui-même ne s’arrête pas à la porte du bar : il donne à la bêtise à l’eau de rose des images une intelligence et un haut de vie en les revêtant d’une camisole de farce. Les fées s’y transforment en citrouille de ronde bidoche. La confrérie des bodybuilders elle aussi devient une sublime courge. Les muses mijaurées se réduisent à un quart de vierge volage. La poésie sert alors à l’artiste de violon dingue pour les faire danser et les séduire sur et selon une perspective de Bobby Lapointe des pieds. Quant à Popeye Bishof le prive d’épinards et le rend obèse sous injection en intraveineuse de beurre de cacahuète. The Sailor Man devient la copie d’Elvis non de Memphis mais du Las Vegas de l’agonie. Enfin les messieurs muscles ressemblent à des albinos parmi leurs frères de sang. On ne dira jamais assez tout le plaisir qu’on peut éprouver aux images du cannibale plastique, à l’étrangleur des intégristes. Il laisse - pour rappeler leurs méfaits - un bouchon de chair humaine dans leur oreille.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Walter Pfeiffer et l’homoérotisme

Pfeiffer.jpgDes Christs et martyrs triomphants de la Renaissance aux films de gladiateurs il y eut - jadis et naguère - bien des subterfuges pour faire passer la pilule "amère" du corps gay. Les temps ont changé néanmoins une telle iconographie demeure frileuse. Dans l’histoire de l’art moderne et contemporaine le nu masculin dérange bien plus que le nu féminin. Ce qui touche à l’homoérotique gène sans doute parce que monde est fait par des hommes pour des hommes forts (ou trop peu assurés ?) de leur hétérosexualité. Il a fallu attendre 2013 avec « Masculin/masculin » au Musée d’Orsay et les expositions de 2012 du Leopold Museum de Vienne et celle du nu de Linz pour que cette figuration s’ose dans les grandes institutions. En dehors de ces exception l’image Gay - et le Zurichois Walter Pfeiffer le prouve - reste confiné à une culture underground en dehors de quelques détournements journalistiques et publicitaires (on se souvient du portrait d’Yves Saint Laurent pour un de ses parfums).


Souvent la photographie gay jouit d’une représentation soit trop narcissique, soit entourée d’une certaine radicalité sommaire dont Pfeiffer peut être le représentant. Ancien peintre, dessinateur et designer le Zurichois s’est orienté vers une photographie gay volontairement sans grâces qui laisse le regardeur distant. Comme l’allemand Norbert Bisky il assume et revendique le corps gay en tant qu’objet érotisé. Mais là où l’allemand sublime le masculin hanté par le "même" et fait surgir la corpulence de fibres musculaires en s'amusant de tous les codes homos, Pfeiffer refuse toute scénarisation. Il y a peu de magnifiques éphèbes. La photographie reste un "récit plastique" critique qui ne cherche pas à ravir en scénarisations subtiles. La vision porte les marques d’une revendication engagée loin d’un basculement formaliste. Avec Pfeiffer on est loin de toute fête. Le travail formel reste parfois si aride qu’il semble même manquer d’un véritable imaginaire d’érection (si l’on peut se permettre…) capable de faire bouger les lignes et casser les tabous. La radicalité l’emporte en devenant le miroir d’un monde refoulé mais que beaucoup préfèreraient rejeter vers un horizon par définition inatteignable.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:57 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)