gruyeresuisse

15/03/2014

Pamela Rosenkranz des racines de la création à l’Apocalypse

 

 

Rozen 1.jpgPamela Rosenkranz, No Core,  Editions  JRP Ringier en collaboration avec le Centre d’art Contemporain Genève, le Swiss Institute Contemporary Art, New York et Kunstverein Braunschweig.

Oeuvres in Gallery Miguel Abreu, New York.

 

 

 

Revenant aux interrogations fondamentales sur l’être et l’art Pamela Rosenkranz fait de son travail une des recherches les plus abouties de la postmodernité.  Dans « Death of Yves Klein »  elle diffusait un écran monochrome IKB passé au filtre du spectre numérique tandis que la bande son rappelait les dangers encourus par le peintre lors du maniement des substances nocives  qui causèrent son décès. Preuve (par l’absurde diront certains) que l’art n’est pas une activité innocente et qu’il existe là une part de risque. Quant aux objets - des bouteilles d’eau aux couvertures de survie - mis en scène par la suissesse installée à Berlin ils ramènent aux conditions primaires de la vie : nécessité de l’hydratation et de la protection contre le froid.

 

 

 

Néanmoins à travers ces objets  l’artiste ne se limite pas aux contraintes biologiques de l’existence ou aux dangers chimiques des matériaux de l’art. L’angoisse que Pamela Rosenkranz fait poindre est plus profonde et politique. La créatrice s’intéresse aux dangers généraux qui planent sur le monde actuel : nouvelle guerre mondiale latente, catastrophe écologique (réchauffement du climat, accidents atomiques). Beaucoup de ces pièces  (Stretch Nothing, Express Nothing, Avoid Contact, As One) le rappellent tandis que la série Firm Being, réduisant l’homme au centième de l’eau que contient son corps, montre que celui-là est sur le point de détruire la nature par l’épuisement de ses ressources et par la pollution de son atmosphère.

 

 

 

L’être n’est déjà plus le maître de l’univers : menacé par ses robots qui lui échappent, observable à souhait, apprenti-sorcier victime de ses propres sorts il retourne à la bestialité comme si la boucle était sur le point d’être bouclée dans un Darwinisme inversé. L’art ne peut donc plus se présenter de manière  anthropomorphique. Ne reste dans certaines toiles que la peau dont la couleur devient moins un marqueur qu’une suite de variations créées à l’aide de fonds de teint. L’identification disparaît. Ne demeurent par exemple que les silhouettes (des assistants de l’artiste  gantés et habillés pour se protéger de la toxicité de la peinture)  imprimées en  présence « in abstentia » sur des couvertures dont la surface devient irisée et équivoque. Rien n’aura plus lieu que ce lieu en quelque sorte dévasté.

 

 Rosen 2.jpg

 

L’activité de l’homme se réduit à celui d’outil anonyme producteur d’images contrefaites sous formes de peaux, de stigmates ou encore (avec Firm Being) des petites bouteilles d’eau déjà citées. Elles sont étiquetées « Source de jeunesse », « inspirée par la nature » mais qu’on ne s’y trompe pas : le leurre est là. En lieu et place de liqueurs vitales comparables à celles dont le marketing fait l’apologie sanitaire ne croupit que la déclinaison des jus des couleurs du derme. Manière de rappeler que sous le nouveau mythe hygiéniste de l’occident se cache la mise à mal de près d’un milliard de vivants en danger de mort. Le risque est grand de voir le monde incendié dans une ultime révolte annonciatrice d’un Apocalypse désormais programmé. La « leçon » d’une telle œuvre vaut donc bien mieux que les traités qui dans leur rationalisation oublie de parler au premier homme. Une seule « image » de Pamela Rosenkranz - parlant au cœur de l’animal qu’on espère encore doté de raison - vaut à ce titre des milliers de pages des Talmud, Bible, Coran et Zohar dont on a vu hélas le peu d’effet sur un homme qu’ils voulurent en un pittoresque contresens ange plutôt que bête.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

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