gruyeresuisse

28/02/2014

Les dévorations d’Augustin Rebetez

Rebetez Bon.pngAugustin Rebetez, Centre Culturel Suisse, Paris, du 28 février au 30 mars 2014.

 

Pour sa première exposition solo à Paris, le Vaudois Augustin Rebetez réinvente à sa main et à sa fantaisie le concept  de « minuscule exposition ». Les formes s’y multiplient à travers différents supports en petits formats : dessins, peintures, textes, vidéos sur moniteurs. Elles prouvent que sous le bricoleur et le bidouilleur se cache - même si on le soupçonnait déjà  - un esprit inventif, drôle, iconoclaste fort de sa jeunesse affamée de mythes brocardés pour torcher le néant comme l’ordre.

 

Rebetez 2.jpgLoin de tous les doctes il fait jaillir de son imaginaire ce qui tient éveillé et qui peut faire penser qu’il ne dort jamais ou peu. Il nous tient l’oreille collée aux portes gémissantes comme aux bleus du ciel martelé de ses drôles d’oiseaux. Sébastien Rebetez braque aussi notre œil aux interstices du monde où surgissent la blancheur des fantômes amoureux ou non qui soupirent ou geignent, qui se tordent de douleur ou de rire. Nous sommes embarqués dans un espace mobile en proie aux métamorphoses, sans home, ni havre mais avec plein d’histoires en milieu du flux et du reflux. Demeure la perpétuelle naissance de mouvements opérés au sein du charroi du monde et dans le bric-à-brac des images.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

08:48 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

27/02/2014

Saskia Edens : l’éphémère et l’intime, le feu et la glace

 

 

 

Edens Bon.jpgSaskia Edens sait qu’il ne saurait y avoir d’art sans secret. Le rêve de transparence emporte avec la dissolution de toute opacité celle de l’art lui-même. Son œuvre est donc l’expérience d’un effet de voile dans ses vidéos et ses performances comme par ses matériaux (la glace  et le feu). Pour la Genevoise l’intime ne tombe pas du ciel et passe par bien des fenêtres. Néanmoins il s’agit de l'espace clos où le sujet se vit hors du regard de l'Autre. Un espace en exclusion interne, une île, la possibilité du caché consubstantiel à l’être.

 

Au moment où nous entrons dans le temps de la vidéosurveillance policière, urbaine généralisée, planétaire (comme Google Earth le prouve en annonçant l’entrée dans des temps paranoïaques) la créatrice offre un moyen de lutter face à la société de contrôle dont parlait Deleuze, une société où on surveille moins les délinquants qu’on contrôle les innocents et où germe un sentiment diffus de criminalisation de la société où chacun est un coupable en puissance.

 

En tant que territoire l’intime est pour Saskia Eden toujours menacé et doit être défendu contre l’ «extime» (Lacan), la puissance totalitaire de l'Autre, le regard envahissant et le désir sans limite du voyeur. Saskia Edens refuse de l’accepter et de partager  la logique de Cocteau dans Les mariés de la tour Eiffel: « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur ». Avec elle l’intime n’est plus extorqué ou offert en simple monnaie de singe où ce dernier ferait signe.

 

Edens.pngNéanmoins l’artiste ne procède pas du scandale, de la provocation désormais à la portée de tous : jouer en art de la surenchère est devenu dérisoire, grotesque. Mais son travail n’est pas plus une réponse au « bon chic bon genre » d'une moral majority qui imposerait de cacher ce qu'on ne saurait voir.  Pour Saskia Edens l'intime est moins sous le coup de l'interdit et de l'aveu que menacé de dissolution. Rendre transparent le corps ne permet donc pas de le sauver. C’est pourquoi ses images suggèrent, derrière le masque diffracté, un grand désordre sans remède  qui demande  à « l’imagination d’imaginer encore » (Beckett).

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/02/2014

Jean Arp et les kakis

 

 

 

 

Arp 2.jpgDans « L'arbre à Kakis » (il y en avait un grand dans sa maison d'Ascona) Jean Arp écrivait : « c'est en musique, poésie, peinture et sculpture que l'homme peut se réaliser pleinement sur cette terre ». Le fondateur de Dada l'a prouvé. Il y entra avec une petite valise à peine visible. Et pour en repartir il lui aurait bien fallu un camion. Poèmes écrits ou plastiques sont d'étranges contes de fées. S'y retrouve sa fantastique puissance faite paradoxalement d'une succession d'assertions, de petits riens. Le maximum de concentration est opéré pour donner une vision éclatante là où pourtant rien ne paraît manifeste. C'est du grand art. Qui ne demande même pas au lecteur ou au regardeur quelque effort. Au contraire il y trouve une forme de soulagement au sein de visions de marcheurs sur l'eau, de soldats montagnards des neiges, d'écumeurs de mer qui se précipitent au devant les évènements en état de dénudation et avec les meilleures intentions du monde (au moins en apparence). L'œuvre demeure passionnante, ironique et grave. Elle fait craindre l'abîme à celui qui ne comprend pas les choses dont il se sert et les actes qui sont inutiles à sa nature même. Pour Arp on ne sort pas du grand néant, on y rentre. C'est drôle : avant on est neutre, après aussi. La vie est donc sublimement médiocre pour peu qu'on la bâtisse avec une élégance implicite et  sans beaucoup de bruit. Toute existence bien sûr « indique le chemin du caveau » mais elle  est tristement merveilleuse avec de ci de là des « kakis que se tiennent en l'air telles des balles d'un jongleur figées dans le rêve » avec un petit ciel bleu dessus. Cela prouve que la volonté humaine est toujours inférieure à son intention mais qu'il faut savoir en rire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.