gruyeresuisse

30/09/2013

L’attraction helvétique : conditions spécifiques à la vitalité de l'art suisse

fruchon 5.jpgAspirée par les pays les plus grands qui la jouxtent la Suisse a toujours du mal à imposer sa littérature quels qu’en soient trois des quatre champs linguistiques. L’Allemagne, la France ou l’Italie la dévorent. Elle reste considérée bien à tord avec une certaine condescendance. Mais elle n'est pas la seule. La Belgique subit un même ostracisme français et germanopratin que la Suisse Romande. Côté arts plastiques la situation est bien différente. Si Berlin ou Paris demeurent des têtes de pont  historiques pour l'art, elles ne sont pas forcément les « places to be ». Ce n'est plus là où forcément les choses se passent et où l’art contemporain fait bouger les lignes. En près de vingt ans Lausanne et Genève, Bâle et Zurich leur dament le pion. Elles sont devenues des creusets incontournables autant dans les arts plastiques que dans la musique savante ou électro. A cela deux raisons majeures.

 

Au cœur de la période de crise que connaît le vieux continent la Suisse reste riche et attractif. Or qu'on le veuille où non : le marché crée la vitalité de l'art. New-York en fut l'exemple parfait au siècle dernier. La ville détrôna Paris pour des raisons économiques comme Shangaï détrône Los Angeles aujourd’hui. Il suffit de consulter « Art-Price » pour s'en convaincre. L’indicateur financier de l'art (même s’il a des limites puisque la valeur artistique n’est évaluée que par ses gains) prouve combien les peintres chinois s'imposent sur le marché international.

 

En Europe la même cause crée le même effet. Giacometti ou Meret Oppenheim n'auraient désormais plus besoin de s'exiler loin de leurs terres pour s'imposer. Galeristes et artistes l’affirment eux-mêmes : le marché de l'art à Paris comme à Berlin stagne. A l’inverse en Suisse il prospère. Dès lors les artistes locaux même les plus iconoclastes n'éprouvent plus le besoin de quitter leur pays. Catherine Bolle a trouvé par exemple la reconnaissance internationale depuis ses ateliers de Lausanne. En sens inverses beaucoup d'artistes étrangers quittent Paris pour la rive nord du Léman et espérer de belles carrières : Vincent Calmel un des photographes les plus intéressants du moment en est le parfait exemple.

 

Le temps est révolu où "glacés" par une certaine rigidité (que certains estime calviniste et  d'autres  "provinciales")  les artistes suisses fuyaient leur pays afin de sentir plus libres. Désormais tout artiste peut espérer vivre de son travail et légitimer in situ ses audaces. Les Buser, Solari, Iunker, Walther, Sauser, Ducret etc. succèdent aux pionniers (Armleder; Bachli) et s'imposent sur la scène internationale en demeurant en leur pays devenu un Eden artistique. D’aucuns estimeront qu'il s'agit là d'une des puissances néfastes du libéralisme. Voire… Sans une économie propre à les soutenir, les artistes disparaissent sauf à bénéficier de fortunes personnelles. Quant à l'économie concurrente on a vu les dégâts qu'elle génère côté art pompier, univoque, mort vivant.

 

Streuli 2.jpgMais la Suisse bénéficie d'un autre atout. Il est d’ordre politique. Le régime fédéral reste par excellence enclin à minimiser l'omnipotence d'un pouvoir central qui en art comme ailleurs serait le seul donneur d’ordre. On voit par exemple en France combien un système pyramidal au lieu de faire prospérer l’art du pays le réduit en une vulgate. D'un "centre d'art" à l'autre reviennent les mêmes signatures si bien que par des propositions répétitives l'art se clôt sur lui-même.

 

En dehors d’une telle doxa la Suisse propose une multitude de « prescripteurs ». Associations à but non lucratifs et fondations font briller l'art de tous ces feux. Chacune d'elles défend ce qu'elle estime "beau" (mot désormais honnie de l'esthétique…), intéressant, iconoclaste ou non. Elles sont animés plus par des financiers philanthropes de l'art que des thésaurisateurs soucieux de spéculation. Avertis et ouverts ils sont les réels promoteurs de l’art en devenir : qu’on se souvienne à ce titre du rôle de Peggy Guggenheim dans un autre siècle et un autre temps. Parallèlement côté de ses "institutions" extra-étatiques tout un réseau de galeries privées ne cesse d'essaimer. A Lausanne la galerie Pauli en demeure la pionnière et le modèle.

 

En conséquence au sein de la vieille Europe la Suisse fourmille d’artistes  transformateurs. Ils  lancent un défi aux étoiles comme au monde. S’ils ne font pas forcément confiance à l’avenir ils ouvrent leur pays sur le monde. Lausanne reste à ce titre l'exemple même d'une ville où l'art ne cesse de bouger. Et ce jusque dans ses marges chaque année le "Lausanne underground film et musique festival" - sorte d’hommage indirect au plus grand cinéaste du temps revenu en son canton : Jean-Luc Godard - le prouve.

 

Si la morale capitaliste ne sauvera pas forcément l’humanité elle offre une liberté aux artistes. Pendant des millénaires ils ont dû leur salut  - pour les « élus » et au risque de leur intégrité - qu'au mécénat de potentats et de despotes. Désormais les créateurs suisses peuvent bénéficier d’un système plus ouvert et offrir la critique du système où ils vivent sans le risque d'une condamnation. C'est sans doute le privilège et le luxe de la démocratie et de la richesse.

 

Trou.jpgL'afflux de capitaux, la structure fédérale permettent le développement de pôles culturels internationaux, l'explosion du nombre d’artistes et l'émergence de personnalités originales aux propositions radicales : par exemple les expérimentations sonores du Lausannois Kiko C. Esseiva ou du Zurichois Feldermelder.  Dans cette pluralité, les lignes de forces ne sont pas forcément discernables mais bien des mouvances commencent à se former. La Suisse trouve donc une place qu'elle n'avait encore jamais tenue en dépit de personnalités artistiques majeures mais contraintes jadis à un exil plus ou moins forcé. Elle permet l'affirmation de bien des indépendances et des possibilités.  Les jeunes créateurs s'expriment, des galeristes s'installent. La publication d’éditions et de revues d’art se multiplie.  Konrad von Arx  fut un de leurs pionniers. Avec sa superbe revue "Trou" il à ouvert bien des voies. Les institutions cantonales ne sont pas en reste : Bâle avec sa biennale, Genève avec le Moca (métamorphosé avec l'arrivée de Christian Bernard) illustrent cette vitalité.

 

Quant aux galeries de Lausanne elles prouvent combien l’image la plus simple n’est jamais une simple image mais la marque d’une hantise. Elle  permet de penser l'être et le monde de manière universelle à partir d’un lieu géographique des plus harmonieux qui soient. C’est d’ailleurs un argument supplémentaire à l'attraction vaudoise.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

De haut en bas : images de Fruchon, Streuli et Trou.

 

 

 

17:07 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Je suis pleinement d'accord avec vous, la Suisse propose le vrai modèle à suivre à l'époque moderne en matière d'art, et la France le modèle à ne plus suivre, qui est dépassé et archaïque; chaque philanthrope, individuel ou membre d'une association, défend ce qu'il veut, et les artistes y trouvent leur épanouissement maximal, les possibilités les plus grandes qui puissent exister actuellement sur Terre. Même en littérature, jusqu'à un certain point, il en est ainsi, la Suisse a une part de liberté qu'on ne connaît pas en France, je fais partie d'une société de poètes à Genève et l'esprit de liberté et de respect de la diversité y est bien plus grand que dans les sociétés de poètes français dont j'ai pu faire partie et que j'ai quittées.

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/10/2013

Par ailleurs j'aime beaucoup la deuxième image de votre article, représentant une belle oeuvre dont je ne connais pas l'auteur: qui est-ce, si je puis vous le demander?

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/10/2013

Cher Rémi merci de tous vos commentaires. Nous partageons les mêmes valeurs en dépit de notre écart d'âge. Et j'aime vos pérégrinations spatio-temporelles.
Le nom des trois images sont au bas de l'article sous la signature.
Amitiés.

Écrit par : gavard-perret | 03/10/2013

Merci de votre appréciation.

Streuli, je vais chercher des choses sur lui.

Merci également de vos amitiés, elles sont pour moi flatteuses, veuillez recevoir aussi les miennes.

Écrit par : Rémi Mogenet | 03/10/2013

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