gruyeresuisse

24/09/2013

Les stratégies brûlantes et glacées de Fabian Guignard

 

 

guignard 1.jpgChez Fabian Guignard le corps s’allonge à la verticale, se dresse à l'horizontale. Il s’étire sans se plaindre de la lumière qui s’accroche  en noir et blanc sur les couleurs sombres de dessus chics qui le recouvrent.  Ce noir et blanc a priori n'est pas fait pour le plaisir : plutôt pour les soupentes de l’austère. Du moins en apparence.  D’autant que les modèles ne jouent pas les cajoleuses. Au contraire. Elles ne cherchent pas à séduire par effet de luxure. La volupté, la sensualité est chez le Genevois plus complexe. Parfois - mais parfois seulement - la chair est esquivée au profit des aspérités osseuses  afin de na pas limiter le corps à un simple ornement de matière. La lumière y joue  une nouvelle fois mais différemment : des photographies émergent une rêverie architecturale.

Quoique photographe de mode Fabian Guignard fait passer  d’un univers surchargé d’images à celui d’un état où le temps se défait. Ses modèles semblent errer au fond d'un instant sans borne. Perdurent des zones  d’ombres, des seuils lumineux et quelques gradients de clair obscur.  Chaque prise oriente vers on ne sait quel abîme ou vers quelle faille sinon et surtout celle d’un désir plus vital que banalement sexy.

Une telle approche situe Fabian Guignard parmi les grands photographes actuels de son domaine : la mode. Domaine d’ailleurs qu’il dépasse. Qu’importe le joug des commandes auquel il répond : quoique supports marketing ses photographies préservent leur autonomie et leur liberté. En conséquence le créateur remet insensiblement en question le rôle dévolu à ses modèles. Telles des insomniaques rêveuses elles veillent et s’amusent, car le Genevois  tient à mettre en scène non seulement l’exhibition mais sa feinte.

guignard 2.jpgPar les angles de prises de vue, les postures des modèles et le noir et blanc l’exhibition est  froide et fiévreuse. La femme théoriquement objet de publicité redevient un concept éthéré sans pour autant être comme chez Lagerfeld une simple « idée ». Certes elle garde son rôle "commercial" en restant la prêtresse démoniaque qui semble instaurer un « tu dois regarder, ne regarde pas ». Il n'empêche : Fabian Guignard plus que l'exhiber retrace l’histoire du désir. Reste la tension voluptueuse et glacé d’un corps parfait dans ses lignes. Il engage comme chez Avedon le regardeur en une situation duale. La beauté offerte s’oppose à l’état fermé, mais sa conquête est impossible.

Le photographe crée une ouverture qui lève le secret de l’intime. Mais ses clichés refusent de faire partager ce secret.  L’artiste fonde donc entre son modèle et le voyeur une communauté inavouable.  L’intime n’est plus tenu au secret mais il demeure caché par ce que l’artiste en dévoile. Une telle photographie invite donc au partage comme à l’interdit.  

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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