gruyeresuisse

06/08/2013

Dominique Robin un jeune homme jamais gros

Dominique Robin, « La maison oubliée »,  Editions Dasein, Odogno, Suisse

Robin.jpgLe livre en général possède une place centrale dans les travaux multimédias de l’artiste Dominique Robin. « La maison oubliée » est à ce jour le plus réussi de l’artiste. Il l’a écrit durant un an sans - à l’origine - de  véritable objectif. Ce texte pourrait donc paraître connexe à ses installations et son travail photographique. En rien romancier l’artiste fourmille  cependant d’histoires. Et de fait ce livre prend une place centrale dans l’œuvre. Le texte construit une relation particulière à l’image. Il initie une dérive. Elle rameuta a priori des souvenirs :

« Quand j’étais étudiant, il m’est arrivé d’aller à la faculté

en voiture et de revenir en transports en commun.(…)

Dans la nuit, ma 4L bleu roi, seule sur l’immense

parking du campus, me revenait alors en mémoire.

Et je pensais à un détail : mon pantalon de pyjama

en boule sur le siège arrière de la voiture. »

écrit l’artiste sous forme de constat dégagé de nostalgie.

Toutefois ces évocations ne bloquent pas le livre dans le passé. Surgit d’abord une méditation onirique à partir de ces éléments :

« Chaque année, des milliers d’automobilistes

oublient où ils ont stationné leur voiture. Ils errent

alors dans la ville à sa recherche et finissent

par déposer une déclaration de vol ; le plus souvent

la police retrouve leur véhicule presque en face

de chez eux ou sur le parking de leur lieu de travail. »

Apparaît ensuite le plus important un des lieux-clés de l’imaginaire de l’artiste : la maison.

 

En un incessant aller-retour entre le réel et l’imaginé, entre une réalité et sa saisie plastique textes et images entrent en interaction pour décomposer puis recomposer la relation au monde. L’espace mental et l’espace réel se superposent en un milieu interlope. La maison devient le « lieu de l’être » au sens où Bachelard l’entend. Il ne s’agit pas de l’abri fait de murs mais du corps même de l’artiste. D’où son besoin de rendre cette demeure la plus « vraie » et consistante possible. Se retrouve là une forme d’  « ars memorias » remis à la mode par autre artiste (Mariette) qui a construit une construction réelle avec la « Recherche du temps perdu » de Proust. Dans un espace mental qu’on nommera maison s’inscrit dans chaque pièce comme dans chaque page de livre (et de son installation) de Robin des mots qui se font lieux. Chaque « pièce » est donc habitée. Il suffit de tirer des tiroirs, d’ouvrir des portes ou des pages pour accéder au corpus entier. Un corps se crée ainsi par l’imaginaire et le « film » que le livre développe. Il y a donc là autant ouverture que repli. Jeu aussi. Peuvent s’y percevoir autant l’humour que l’angoisse. Elle semble finir par triompher puisque l’effacement au noir s’impose progressivement. En effet chaque fond de page s’épaissit progressivement afin de passer du blanc vierge au noir le plus profond. Ce dernier signale un ultime « Black-Out ». Il a donné d’ailleurs son nom à une installation du livre. Son auteur - qui ne « serai  jamais gros » puisqu’il perd jusqu’à ses kilos - fait donc de l’épuisement et de l’effacement les plus subtils leviers d’un imaginaire particulier. Il sollicite le lecteur et le regardeur par la puissance « désimageante » de ce qui est progressivement créé.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

NB : dans le N°1 de la revue trimestrielle « Aller-Retour »  (histoires de représentations, 2013). Un article est consacré à La maison oubliée, l'autre à l'exposition Blackout

 

18:34 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

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