gruyeresuisse

30/07/2013

Les mises en scène sonores de Bit –Tuner

 

 

Bit Tuner.jpgBit-Tuner, “The China Syndrome”, Hula Bites : Hula Honeys, Zurich, 2013

Bit-Tuner, “China and Japan Tour: live excerpts of Bit-Tuner, Feldermelder and NHK'Koyxen”, Hula Honeys, Zurich, 2013.

 

Par ses scénographies sonores le zurichois Bit-Tuner ne cherche pas à rassembler un monde mais à le défaire.  Surgit une continuité presque et volontairement douloureuse mais en rien sentimentale. Le son n’engendre plus d’ivresse : il ne fait que souligner de manière rituelle des harmonies qui ne se reconnaissent plus pour telles mais emplissent l'espace de la sourde mélopée d’une poétique particulière de l'Imaginaire musical.

 

Jouant, toujours, sur les mêmes extinctions, Bit-Tuner refuse le piège "descriptif" de la musique électro comme il refuse de faire vibrer l'écume minimaliste d'un simple ordre émotif des mouvements répétitifs.  Le Zurichois joue sur les variations les plus simples pour tarir les effets inutiles et superflus. A ce titre, une telle oeuvre dans son caractère ascétique ne risque pas gâcher le chaos : elle permet de le renforcer. Refusant les effets de nostalgie de prétendues heures exquises qui grisent, les pièces structurées  sont comme projetée contre le silence dans une sous-tension essentielle.  Elle amplifie ce que Beckett écrivait dans L’Innommable : "Il faut continuer, je dois continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer ” . Il ne s’agit plus de vadrouille mais de dérive  non dans mais à l'infini le plus simple, le plus « bas » (souligné par une basse monocorde) en une didascalie du silence.

 

Bit-Tuner_3.jpgUn tel acte de création est un acte de résistance. Il possède la force de décréer le minimalisme classique pour en faire certes « une musique du rien » mais qui prend un sens. Bit-Tuner crée une forme de poésie des ruines. Demeure une force sourde. Celle-ci impose un tempo uniforme par l'assaut réitéré de lambeaux sonores dont toute âme semble avoir disparu. Cette vacuité émet une perte irrémédiable et de toujours comme si le vain déploiement des actes sonores ne pouvait que suggérer le vide sur lequel surnage des nappes audibles d'une réalité secrète. L’art musical devient indifférent à toutes les variations qui peuvent s'y présenter.  On peut soudain regarder la réalité du monde et ses phénomènes d'une part et l’art de l’autre.  De ce dernier émerge la capacité d'exclusion de toute phénoménalité en un travail moins d'abstraction de la représentation que de son dépouillement.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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29/07/2013

Daniel Spoerri l’incontournable

 

 

spoerri 2.jpgIl y a cinquante ans avec ses « Tableaux-pièges » le Suisse Daniel Spoerri faisait une entrée fracassante par la grande porte de l’art. Avec le temps ce qu’ils ont gagné en beauté ont perdu en quotidienneté hasardeuse et immédiateté provocatrice. Mais qu’importe. Le beau est plus important que la subversion. Telle une chimère qui se moque de l’horloge l’œuvre laisse des séquelles et ne cesse d’avancer livrée à la cristallisation devenue nécessaire. Et on ne pourra jamais taxer le créateur de nostalgie même s’il peut se permettre de rester un sentimental invétéré. Dès la fin des années 70 rien ne le rendait plus affectif qu’affecté qu’un cadavre à ressusciter. D’où la création à l’époque de son merveilleux « Musée Sentimental de Prusse » où il réunissait milles grands et petits objets chargés de souvenirs qui depuis toujours réveillaient son instinct de « chasseur » : de la jambe de bois du prince de Homburg au pot de chambre de Guillaume II.

 

 

 

Les obsessions de Spoerri demeurent au fil du temps mais elles deviennent plus sages. Celui qui fut un des neuf signataires du « Manifeste des Nouveaux Réalistes » fut aussi le fondateur du Eat-Art. Dans son restaurant-galerie de Düsseldorf, il expose uniquement des œuvres comestibles. Il y a à voir puis à découvrir et donc à goûter. L’objectif est double : franchir le réel, sentir une présence qui se superpose à lui par divers types d'adjonctions superfétatoires. Les œuvres transforment le regard et le "goût". Par les modifications proposées elles opèrent en lui un  désordre particulier - celui du plaisir de l’imaginaire visionnaire qui dépasse le plaisir de la seule raison perceptive.

 

 

 

 

 

spoerri.jpgL’artiste suisse a installé en Toscane depuis 1997 « Il Giardino di Daniel Spoerri ». Ce jardin est un immense tableau-piège en 3 D où une cinquantaine d’artistes sculpteurs accompagnent le créateur. L’espace qui entoure les propositions de l'artiste suisse devient partie physique de celles-ci. Le jardin n’est pas seulement un espace à l’intérieur duquel l’œuvre se situe mais un espace qui reste un élément constitutif du travail. Cet élément est « idéal » mais donc non interchangeable.  Dans ce lieu  - comme toujours chez Spoerri - les motifs varient pour habiter l’espace. Ils proposent d’autres passages le plus souvent inutiles à l'image de ses collections d'ustensiles qui forcent par leurs montages à une gymnastique des sens et à un exercice de conversation entre l’art et la nature, l'utile et l'inutile, la matérialité et l'immatérialité et peut être du physique dans la métaphysique. Spoerri ne cesse donc de plonger la vie dans le rêve, le rêve dans le réel. Celui-là se comprend dans les flux dynamiques et des courants. Ils ouvrent sur un portant atmosphérique, une iconologie des intervalles, une chorégraphie des assemblages.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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27/07/2013

Philippe Jaccottet ou la présence à l’instant

 

Jaccottet 1.jpgPhilippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre, Notes sauvegardées, 1952-2005,  Editions Le bruit du temps, 2013.

 

Ce qui émeut Philippe Jaccottet le meut. A  savoir  la beauté du monde et ce quelque chose de caché au revers que sa parole tente de découvrir. Sa poésie est donc une quête, un chemin à parcourir, une responsabilité vis-à-vis de lui-même. C’est vrai dans tous ces livres et même en ces « notes sauvegardées » qui paraissent cette année.

Côtoyant des poètes comme Pierre Reverdy, Gustave Roud, Pierre Jean Jouve, Jacques Chessex, Pierre-Alain Tache, Ramuz et tous les poètes non francophones qu’il a traduits, l’auteur surgit dans ces notes avec une conscience claire de son travail. Il s'inscrit dans la continuité de la question de la Présence au monde, un monde qui ne se réduit pas à Dieu. Et c'est le plus souvent à travers l'expérience première d'un lieu qu'émerge quelque chose de l'ordre du rapport au monde. L’auteur relate sans cesse la relation étrange qu'il entretient non seulement dans la proximité de ses auteurs de chevet mais tout autant avec une branche qui vibre dans le soir.

Pour Jaccottet l’état de poésie requiert une disponibilité au présent. D’où sa poétique de l'instant. Elle implique d’être tout entier présent au monde, dans ses manifestations les plus diverses, les plus inattendues mais aussi les plus simples. L'adhésion entre l'être et le mondese fonde sur une durée et l’espace où ils se rejoignent.

L’auteur ne cesse de renoncer à sa grille de lecture et de son savoir pour s’abandonner le temps où la raison et son ordre font défaut et où surgit le désordre d’un imaginaire ancré cependant sur le réel. Soudain ce qui se passe  suscite alors un sentiment de plénitude, d'harmonie et d'appartenance. Une part du monde entre en lui pour laisser transfuser quelque chose d'universel et qu'il est possible de transmettre.

Mais un long chemin est nécessaire afin d’y parvenir. Ces notes le retracent. Elles formulent l’attachement au réel par la recherche des mots justes, loin des formules convenues. Dans cet état de sommeil éveillé surgissent d'abord des images particulières. Elles agissent tels des arcs électriques au moment où le poète ne parle plus : il se laisse parler en acceptant l'obscur puis en sa lançant  dans un travail de clarification qui peut prendre des années Car la  poétique de l'instant convoque  le jeu de la mémoire autant que celui de l’imagination. Néanmoins le sens recherché est toujours en relation avec la vie. Seule l'expérience de l'écriture  permet de le trouver.

Parfois à l’expérience de la nature se superposent d'autres émotions : picturales, musicales, littéraires. Elles sont aussi  des énigmes et des réponses. Mais dans tous les cas la quête de l'instant  met Jaccottet au cœur d'un monde perçu comme foisonnant. Elle transforme sa poésie en une résistance de soi en soi afin non de s’épancher mais de dire l’essentiel dans un engagement devant le doute, l'ouverture, l'attention face à la mort et à la finitude. Seule la poésie - même en ses notes -  permet des joies intactes, comme si pouvait se rejoindre l'enfance ou le paradis perdu à vivre intensément.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:16 Publié dans Lettres | Tags : lettres, suisse | Lien permanent | Commentaires (0)