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21/07/2013

Julien Burri : Vestiges et vertiges de l'amour

Burri 1.jpgJulien Burri, « Liber », bois gravé de Claire Nicole, collection Tirage limité, BCU Lausanne (Bibliothèque cantonale et universitaire – Lausanne), « Flux », Editions Couleurs d’encre, Lausanne.

 

L’œuvre contondante de Julien Burri reste toujours marquée par l’exploration de la sexualité dont la tension naît dès l’enfance. Il y eut dans ses premiers textes et entre autres l’évocation de  la relation à une mère dévorante et l’exploration sexuelle dérangeante de « Poupée ». Le jeune auteur décrivait son livre de la manière suivante:« Je ne voulais en aucun cas choquer gratuitement. Il me semble qu'il est normal pour un enfant d'explorer sa sexualité. Simplement, c'est dit crûment, et tout est dans le contraste avec le ton généralement naïf du livre et l'idée du garçon modèle que se font les parents de Poupée. En réalité, le sexe est évacué, puisqu'il s'agit des actes d'un petit garçon, mais ça prend de la place et fait irruption dans ce joli petit monde. D'ailleurs, j'ai supprimé des passages qui relevaient du cliché.»

Existe aussi chez le poète un érotisme homosexuel avec la sueur humaine et des cris de métaux dans des horizons de forge rouge où le brutal vacillement de l’ordre surgit par l’assaut bouleversant des sensations : angoisse, recul, affolement, plaisir, amour  exalté mais peut-être non absout. Néanmoins l’expérience homosexuelle est indissociable de l’expérience spirituelle. Demeuraient dans ses premiers textes les mots du père adressés au fils, lequel, par un jeu de miroir, lui retourne un reflet tissé de reproches. S’y mêlaient les mots qui tentaient de chercher des ressemblances. Mais finalement la main du père, dure, minéralisée, devient comparable à un des ces  paysages « agoniques » du soir qui se font avaler quand on est assis dans un train. De l’ensemble surgissait donc un univers de miasmes avec une  «neige pourrie visqueuse autour des os».

Dans « Beau à vomir » (mots tirés de « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen) le chant de désir se faisait plus mélodieux même si le personnage récurrent de ces récits - Ralph - était encore happé par l’angoisse dans le  rapport au corps, au désir, à l’attraction trouble que suscite la beauté. De son expérience primitive - coincé entre les phrases terriblement et naïvement perverses de la mère   «Tu n’as pas besoin d’amis»  ou  «Ce qui est bon pour moi est bon pour toi» (elle lui donne les médicaments que le médecin lui a prescrits), de la grand-mère («Hein mon biscuit? Quand est-ce que ta maman nous laisse une nuit en amoureux? Tu descendras dormir dans mon lit») et  par le silence du père gêné par son fils - celui-ci connut une  solitude abyssale peuplée de fantasmes. Longtemps l’auteur les a décrit à l’économie et par le biais de raccourcis très audacieux.

L’œuvre cultive une froideur qui emporte du malaise à la fascination. Surgit aussi une forme de désespoir : « Un instant pour voir l'étendue oublieuse / Tout est là  / Pourtant rien ne se laisse reconnaître ». Le poète promis selon sa mère au rang des écrivains paraît dans ses premiers textes plus abîmé que vivant. Néanmoins le mal d’être et l’angoisse sont réenchantées et parviennent peu à peu à ouvrir le poète à une plénitude dans « Flux » même si dans « Liber » tout joue sur la disparition et le lumière offusquée par ombres et brouillards.

Ailleurs l'âme et le corps étouffés de « Poupée » osent le magnifique sabbat des damnés du « Crimen Amoris ». Mais le poète de Lausanne s'y dégage des poids du passé. Il s'offre le droit de réinventer l’amour des affranchis. Ose aussi l’orgueil  d’être plus libre. Celui qui vécut entravé, troque la perversité familiale pour des fêtes sensuelles. Il peut enfin espérer dans l’érotisme du même non un anéantissement mais un salut. Une nouvelle morale tente de naître dans le désir d’innocenter la chair et de s’innocenter soi-même. Elle fait écho au vers de Verlaine « Soyons scandaleux sans plus nous gêner ».

L’érotisme de Julien Burri est donc mené par la secrète logique d’une « fatalité » inscrite au cœur même de l’être mais aussi par la volonté de reprendre un colloque sentimental qui viendrait transformer en victoire d'amants musclés la défaite des amants fantomatiques famillaux. Les premiers - Julien Burri en tête -  osent enfin se reconnaître  autres qu’ersatz ou substituts loin des vertiges délétères des castratrices et de leurs gestes perdus. Avec "Liber" c'est un autre effroi originel que l’auteur tente de conjurer. L'ombre rejoint le corps dressé à son point d'appui. Elle ne veut pas se séparer, se délivrer de lui mais comme le pas elle est mise à pied. Ombre et corps seront inséparables. Toutefois la pesanteur de la première  n'enlève rien à la lumière zénitale du second. L'ombre n'est plus que le dépot obscur du corps.  Midi est sur le point de sonner.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

11:03 Publié dans Lettres, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

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