gruyeresuisse

02/07/2013

Le pouvoir et ses coulisses : Christian Lutz

 

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Christian Lutz, « Trilogie », Musée de l’Elysée, Lausanne, du 5 juin au 9 septembre 2013.

 

Poursuivant dans une logique sans faille son travail sur l’image et ses clichés Christian Lutz avec « Trilogie » s’attaque au background politique, économique et religieux  afin de renverser les discours sur eux-mêmes. L’acte de création met à mal les lois de représentation inhérentes aux images officielles. Et ce avec beaucoup de subtilité et de pertinence. Une frontière mouvante ne cesse de se déplacer  entre le discours et son élaboration, entre l’avant scène et les coulisses. Il eût été facile au créateur d’ironiser. Mais la déconstruction est tout autre. Elle passe par le dispositif de face à face ou tout se dit par les divers rapports que proposent les images dans leur montage.

 

Un radicalisme de l’évidence surgit  face au radicalisme des images-mères - du moins tels que les pouvoirs les proposent. Christian Lutz  fait preuve d’une grande habileté « critique ». Ses images n’ont  rien de ridicule et de caricatural. D’ailleurs ses « acteurs » se prêtent avec bienveillance et patience aux prises de l’artiste. Il met simplement en évidence non seulement  l’officiel mais aussi et surtout l’off. Documentariste particulièrement incisif il sait traiter le réel dans ce qu’il a de plus problématique : «Je pars du postulat qu’il n’y a pas de pouvoir sans mise en scène» écrit l’artiste. Il a compris combien les protocoles, le décorum, les uniformes jouent un rôle capital pour impressionner le « vulgus pecus ». D’autant que sa « Trilogie » montrent comment sous les mises en spectacle surgissent des détails qui dénoncent les stratégies ostentatoires.

 

Lutz 3.jpgToutefois l’artiste a connu des déboires lorsqu’il s’est attaqué au pouvoir religieux. Son livre « In Jesus’s Name » (2012) s’est vu censuré. A peine sorti, il fut interdit par une procédure judiciaire à la suite de 21 plaintes des personnes qui apparaissent dans l’ouvrage. Or Christian Lutz avait rencontré le fondateur du mouvement évangélique ICF. Ce dernier le mit en avec d’autres représentants de la congrégation. Lutz  leur présenta son projet. Il fut accepté.  Et le photographe demanda systématiquement des autorisations aux organisateurs de chacune des activités d’ICF qu’il photographia : célébrations, baptêmes, ladies lounge, don du sang, show de théâtre, atelier sur la dépendance à la pornographie, L’artiste travailla donc toujours avec le consentement des membres.

 

Cette censure est donc des plus surprenantes. Lutz ne fait que montrer le fonctionnement d’une entreprise religieuse. Mais il est vrai qu’il s’agit là du premier livre européen consacré au phénomène  évangélique. Sa portée  est donc essentielle sur un plan social, culturel et informatif. La réalisation du livre a d’ailleurs  reçu les soutiens de la Confédération Helvétique, de la Ville de Genève et des fondations suisses prestigieuses.  Une telle censure prouve combien toucher au « cultuel » reste difficile.  Plus difficile que l’approche des mises en scène des pouvoirs politiques : ils ont le dos plus souples. Néanmoins « In Jesus’ Name » ouvre  une page importante puisque l’oeuvre éclaire non seulement sur l’univers religieux mais le pouvoir judicaire. Il est placé ici en face de la démocratie et de la liberté artistique. L’art retrouve par là même toute sa force politique en ouvrant un débat qu’on croît toujours fini mais qui n’est jamais clos.

5373c35d6e.jpgPar son travail Lutz illustre aussi la fameuse affirmation de Georges Didi-Huberman : « L’image la plus simple n’est jamais une simple image ». D’autant que par ses reportages le Genevois ouvre non à la fiction du réel mais à la réalité de la fiction. Il montre les personnages avec une juste froideur, évite toute condescendance, approbation ou simplification. Son dispositif artistique possède même un caractère pédagogique. Il permet de toucher à un  fond du visible des pouvoirs  grâce à une économie sémantique et stylistique. Reprenant à son compte le concept de Gilles Deleuze de  "déterritorialisation" l’artiste situe les pouvoirs ni hors jeu, ni hors d’eux-mêmes mais simplement face à leurs responsabilités de communicant. La causticité du off balaie les caractères fondamentaux de toute vision magique du monde. Elle donne des clés pour en illustrer les trucages et les chausse-trappes mais aussi la fragilité qui poussent certains d’entre eux à refuser d’accepter de se voir tels qu’ils sont.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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