gruyeresuisse

29/06/2013

Vahé Godel entre deux infinis

 

Vahé Godel, "Quelque chose quelqu'un" précédé de "Que dire de ce corps", Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens, 15 chf..

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Depuis près de cinquante ans le Genevois Vahé Godel écrit des proses poétiques d’un registre particulier. Critique envers notre époque il n’est en rien un simple vociférateur. Sa poétique se développe aux grés des ruptures. Elles la sortent  de la linéarité et proposent des trouées, des ellipses. Nourri d'une double culture - occidentale par son père et son pays, arménienne et orientale par sa mère - le poète s’est libéré de ce qui est superfétatoire.

 

« Quelque chose quelqu’un » mène vers un sens en devenir. Il n’est jamais donné pour fini tant le chaos prend au fil du temps diverses formes.  Dans chaque texte l’auteur court avant de trébucher. Et au besoin il lave ses meurtrissures avec l'aboiement des chiens dans l'air bourdonnant où se mêlent désordre et émerveillement. Un éclair noir reconduit l'être à l'intérieur de lui-même. L'espace y augmente, les volets y claquent. Une voix monte et rythme le cours du temps dans le dénuement.

 

Qu'importe si la  nuit du fantôme avance à petits pas. La lumière du monde est à l'écheveau du souvenir. En contrebas la combe régresse dans l'incertain. Ici et là  demeurent des pointillés d'herbes dans une ombre perméable Et quand se fixe au plafond les reflets de l'âme son « corps » diaphane danse sur le feu comme une plume blanche.

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Face aux poètes narcissiques qui se plaisent en leur miroir, Godel préfère toujours  le trou d'une serrure qui tournée vers l’extérieur permet de voir l’intimité des arbres. Leur gel parfois vient talquer le néant. Ce presque rien sur les branches demeure capital. Face à l'âpreté de l’hiver des oiseaux s’y réjouissent. Ils se réchauffent à la braise des poèmes en prose. Constitués dans l’incertain ils deviennent peu à peu un une sagesse, l’approche d’une sérénité la plus profonde qui soit. Celle qui n’exclut pas la douleur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

28/06/2013

Mario Botta : le plus grand architecte de l'époque

 

«L’homme a conçu des milliers de chaises et continue à en dessiner... et nous nous asseyons pourtant de la même façon...» (Mario Botta).

 

Botta 4.jpgNatif du Tessin, Mario Botta travailla avec Le Corbusier et Louis I. Kahn. Il fut - entre autres - professeur invité auprès de l'Ecole Polytechnique fédérale à Lausanne en 1976 puis professeur titulaire des écoles polytechniques fédérales et membre de la Commission Fédérale Suisse des Beaux-arts mais reste avant tout l’architecte le plus inventif. Il conçoit son art comme fabrication du sens.

 

Le Musée d’art moderne à San Francisco, la rénovation du Théâtre de La Scala de Milan, l’Eglise Santo Volto de Turin, la médiathèque et le théâtre de Chambéry, le Centre Wellness Bergoase Arosa prouvent comment l’architecture tout en étant résolument contemporaine reste le reflet de l’histoire. Tout projet est pour Botta un miroir impitoyable : à la fois du pouvoir, de l’économie  mais aussi de l’éthique. D’autant que le créateur ne met pas l’architecture au service de son autocélébration. Silvio Denz a eu un mot célèbre pour montrer la modestie de l’Helvète lors de l’inauguration du chai du Château Faugère en Saint Emillion  dont il fut le concepteur :  «Jean Nouvel a demandé un gros budget pour dire Bonjour; Mario Botta a dit'Bonjour». Tout est là.

 

Botta 1.jpgLe plus souvent l’architecte se fonde sur le terroir, ses anciennes constructions ou leurs vestiges pour faire dialoguer ses projets avec ce qui existait : la médiathèque de Chambéry est l’exemple parfait d’une telle réussite. Partant de la force du paysage le créateur y développe de solides éléments géométriques qui permettent de souligner l’aspect organique du lieu. Le tout avec une élégance rare. Intéressé par l’art sacré l’architecte se plait à dire  «Si je le pouvais, je ferais seulement des églises et, de temps en temps, des chais». On retrouve là son écho aux deux besoins de l’être : l’esprit et la chair. Mario Botta en devient l’architecte.

 

Mais pour lui «construire un élément fini est ouvrir un chapitre sur l’infini». Néanmoins il reste modeste : «La géométrie n’est rien que le contrôle de la nature ». Cette modestie n’empêche pas la responsabilité. Au contraire : «Si un bâtiment ne supporte pas le mauvais goût de l’ameublement, c’est de la faute de l’architecte» ajoute-t-il. Il s’érige en faux contre les architectes qui se moquent de l’usage auquel toute construction doit répondre. Botta ne se cache pas derrière des alibis « sculpturaux » ou spectaculaires dont la seule ambition est l’utopie conceptuelle et non la réalisation. Ils ont trop longtemps empesé les recherches d’un Rem Koolhass par exemple. Pour Botta construire une maison ce n’est pas construire un musée. D’autant que la vie est toujours plus forte que l’architecture : si une construction ne répond pas à sa fonction elle est vouée à la disparition. C’est pourquoi, en fonction des régions, Botta passe de la brique à la pierre et n’est pas de ceux qui sacrifie à la mode des matières (le verre, l’acier par exemple).

 

Botta 3.jpgPar ailleurs le créateur préfère ancrer ses bâtiments plutôt que de les alléger :  «si je veux faire quelque chose de léger, je fais un avion», dit-il. C’est pourquoi ses bâtiments - même s’ils s’insèrent parfaitement dans un lieu - le transforme. Si bien que chaque bâtiment dessiné par Botta devient le lieu du lieu.  Et ce non par souci de faire décor mais parce qu’il ne cesse d’interpréter les besoins et les valeurs d’une société tout en imposant les formes susceptibles de résister au nivellement de la mondialisation de l’architecture comme du monde. Le créateur refuse de se soumettre à un repli utilitariste. « Si l’espace est donné par l’histoire et non par l’architecture, je cherche néanmoins des significations qui vont au-delà de la demande fonctionnelle». Pour lui Paris n’est pas Berlin et ses œuvres qu’il définit comme  «précises et anonymes» restent toujours une poésie du lieu qu’elles investissent.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

27/06/2013

Les Edens de Sébastien Mettraux : entretien avec l'artiste

 

 

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La sonnerie de ma montre-réveil mécanique.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? J’ai la chance de faire aujourd’hui tout ce que je voulais faire étant enfant.

 

A quoi avez-vous renoncé ? A rien du tout.

 

D’où venez-vous ? De la campagne, j’ai grandi dans une maison isolée près de Vallorbe, en face d’une ferme, en pleine nature.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Un canapé orange géant.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La reconnaissance de mes proches, la facilité, les vacances.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Emmener mon fils au parc ou à la boulangerie du village pour boire un sirop.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? La solitude.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? « La sieste » de Van Gogh (d’après Millet), j’ai vu cette toile dans le dictionnaire étant enfant, elle m’a beaucoup intrigué car une des deux faucilles me semblait avoir été peinte de sorte à ressembler à un serpent. Je lisais alors cette image comme une représentation moderne d’Adam et Ève dans l’Eden.

 

Où travaillez vous et comment? Isolé, dans mon atelier de Vallorbe, situé dans la gare, à côté de l’horloge. Je prévois toujours 2 à 3 jours pour ne faire que ça, je travaille de manière intense, le jour, la nuit, je ne fais rien d’autre, l’heure ne compte plus, je me couche quand la peinture me le permet, ou quand mon corps m’y oblige. Je peins en bleu de travail.

 

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? J’écoute toujours la radio (la première) comme un bruit de fond.

 

mettrauxexposition3.jpgQuel est le livre que vous aimez relire ? Je n’ai relu qu’un seul livre : « l’écume des jours » de Boris Vian, c’était il y a longtemps. Cela fait 10 ans que je n’ai pas réussi à finir le moindre livre, je ne suis pas assez discipliné pour ça. Je le regrette car je suis conscient de passer à côté de quelque chose.

 

Quel film vous fait pleurer ? À la recherche du bonheur.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Un homme qui devient plus mur et qui sait où il va.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Malheureusement je n’ai pas osé écrire à grand monde...

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La colline verdoyante

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?Jérôme Bosch, Félix Vallotton, Charles Sheeler, Erik Bulatov.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un livre « compilation » sur l’art, l’architecture ou l’horlogerie, dans l’idéal « Art Now volume 4 » ou alors « l’annuel des montres 2014 ».

 

Que défendez-vous ? Je défends de moins en moins de chose, mais ma liberté ainsi que la peinture figurative avant tout.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Je ne suis pas d’accord, l’amour ce n’est pas une stock-option.

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Il est fort, c’est une alternative subtile et drôle au très niais « vous
pouvez répéter la question ? ».

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, juin 2013.

 

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