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23/06/2013

Sébastien Mettraux : sauve qui peut la vie

Mettraux 2.jpgSébastien Mettraux est un jeune artiste né en 1984. Originaire de Neyruz et Fribourg il vit à Etoy et travaille à Vallorbe. Au début du siècle l’artiste s’est fait connaître par un « détournement » photographique. En 2001 Microsoft lance pour son  système d’exploitation « Windows xp » (210 millions d’utilisateurs) un fond d’écran par défaut intitulé «colline verdoyante » Une rumeur fit courir l'idée que cette photographie fut prise  - par Bill Gates lui-même ! - dans la vallée de Joux à quelques kilomètres du lieu d’habitation de l’artiste. Il pouvait donc s’agir précise Mettraux d’une « photo de vacance de l’homme le plus riche du monde, représentant un endroit faisant partie directe de mon environnement familier ». La démarche de l’artiste consista à localiser, puis photographier par une série de clichés cette colline, avec un cadrage aussi proche que possible de la prise de Bill Gates.

Depuis l’artiste multiplie les « visions du paradis » qu’il soit intérieur ou extérieur. Pour autant il n’existe dans ses jardins d’Eden ni d’Eve ni d’Adam. Et les propositions plastiques restent ambiguës à l’image de l’enseigne lumineuse qui ouvrit « Histoires de violence » (galerie LAC Vevey). en début 2012. On pouvait y lire « never » ou « ever » en fonction du jeu de la lumière. Froids, parfaits, ironiques ses paysages intérieurs ou extérieurs vides remontent l’histoire de l’art. Et le créateur de remarquer : « Après de nombreuses recherches sur la représentation du paradis depuis la Renaissance, j'ai fait le constat que les images actuelles les plus proches de ces codes de représentation sont les visuels de promotion immobilière de luxe ». L’art se cache donc parfois dans des niches imprévues. Le bonheur qu’évoquaient les peintres florentins est donc désormais sublimé autant avec sérieux qu’humour et dérision par des images virtuelles qui mettent en scène des havres de paix.

 

Mettraux 5.jpg« Je repeins, d'après les images visibles sur des sites immobiliers, des projets qui seront construits sur l'arc lémanique, dans des communes considérées comme des paradis fiscaux, dans l'idée de représenter un jardin d'Eden, un pays de Cocagne absolu »  précise encore Sébastien Mettraux. Et le peintre, dans ces scénographies  « d’en remettre une couche » au moyen de couleurs saturées, de lignes héritées du Corbusier « toujours omniprésents dans les représentations de ces projets de luxe pour multimillionnaires » ajoute-t-il. Reprenant la tradition des peintres les paysagistes du Léman l’artiste s’il est fasciné par la beauté du lieu illustre tout autant la peur et les réflexes sécuritaires. Ils poussent certains angoissés et frileux à créer des abris, des bunkers. L’artiste les représente - comme dans la série du  « Dernier paysage » - en un mixage de la peinture classique et de l’imagerie de synthèse. Quant à ses gravures elles prennent un tout autre chemin. Sélectionnant des images proches de l’abstraction géométrique l’artiste propose des « reproductions de reproductions» volontairement imparfaites afin de créer une ambiguïté quant au statut de l’image, de la série et de leur valeur.

 

Mettraux 6.jpgTout dans l’œuvre ne cesse de basculer entre la quiétude et la peur. En absence de présence humaine les créations restent froidement fonctionnelles et comme marquées du sceau de l’inventaire. Demeure tout autant une manière de revisiter l’art pictural des paysagers extérieurs ou intérieurs. S’en dégage une étrange mélancolie critique. L’œuvre reste en conséquence  l’annonce d’un espace-nid comme d’un lieu totalement déshumanisé à force de phobies. Ce qu’on a coutume d’appeler la « neutralité suisse » est donc ici prise habilement et subtilement de revers tant Sébastien Mettraux sait jouer de bien des ambiguïtés autant sociales qu’esthétiques.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:42 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

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