gruyeresuisse

15/06/2013

John Armleder : le dessin et ses éclairages

Armleder.jpgPlus que tout autre Christian Bernard (directeur du Mamco) a mis en évidence le coeur de la démarche de John Armleder « L’intention est chez lui seconde. Elle ne précède pas nécessairement le résultat ». L’essentiel est là : l'art s’invente en avançant. Mais pas n’importe comment : le temps est essentiel.  Bernard l’a souligné : l’artiste helvétique est "un athlète de l’attente féconde". Il sait accepter la contingence que cette attente provoque parfois. Les circonstances, les accidents d’un parcours au long cours jouent permettent mieux que par une stratégie concertée de saisir les formes dans ce que Didi-Huberman nomme leur « état naissant ». Et ce en particulier grâce au dessin.

La fameuse déconstruction  de John Armleder passe par ce genre. Il redonne vie aux images antérieures à son œuvre en les confrontant à leurs limites. Le tout est fondé sur  une réflexion critique. Le rêve de modifier le monde fait du créateur genevois ce qu'il fut à l'origine : un iconoclaste un presque dadaïste. Il revendique néanmoins une visée qu’il nomme « romantique ». Ici ou là on la retrouve dans ses desssins même si - en digne descendant de Fluxus dont il fut un des initiateurs - il ne le réduit jamais à un formalisme.

Chaque dessin s’érige contre le monde soumis par la mondialisation à une standardisation d’un prêt à voir comme il existe un prêt-à-porter. Pour autant Armleder conserve un esprit ludique. Le dessin lui permet d’inventer une " corporéité " disparate (du moins en apparence) par laquelle la matière travaille la réversion figurale et la logique habituelle du repli imaginaire. Armleder  transforme quasiment la surface en une véritable morphogénèse.  La surface  reste, certes, une  frontière  mais elle ouvre à une nouvelle condensation de l'image sans renvoyer à une quelconque gloire céleste de celle-ci.  Aux effets de représentations évènementielles et de nimbes, font place des effets d'ombres et de lumières.

Armleder 2.jpgNi guenille, ni brouillon, ni vanité les  dessins "disent" simplement  le désir chez l’artiste d'exister plus que de durer. Ils engagent des baux non avec des terreurs parfaites mais avec des printemps supplémentaires. Armleder sait ffaiblir les formes dites fixes et tout langage univoque. Pour autant ces travaux restent des œuvres à part entières et deviennent moins des projets de tableaux que des tableaux a posteriori. Chacun d’eux pose au suivant une nouvelle question.

Dans la diversité de l'ensemble chaque croquis pourrait être le fait d’un autre artiste comme le prouve sa « bible » « About Nothing » de quelques 600 oeuvres. Néanmoins chacune d'elle invente un minimaliste particulier créateur de formes en mouvement. Et ce non sans humour car s’il y a dans ces œuvres du suprématisme il existe aussi et par exemple  l’empreinte d’une semelle surmontée d’un arbuste. D’autres peuvent évoquer la création libre et quasi inconsciente dans l’esprit surréaliste.  Demeurent aussi des « signes » rémanent : à la croix de Malevitch fait écho la goutte en cœur d’Armleder. Manière pour l’artiste d’y introduire sa propre « ombre »…

Reste toujours un suspens dans la noirceur ou la couleur du trait. Le dessin n’est donc plus le linéament ou la masse du monde, il ne cerne pas les choses, il ne le pèse pas. Il devient ce que Beckett espérait pour l’art  « moins la chose que la choséité ». Le monde ne s’y boucle plus sur lui-même il vibre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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