gruyeresuisse

15/06/2013

Antonin Godard, Jean-Luc Artaud

Godard.jpgJean-Luc Godard restera moins un cinéaste ou un réalisateur de télévision que le plus grand des vidéastes – avec Beckett mais selon des voies bien différentes. Les deux ont choisis une perspective totalement différente que celles des grands maîtres « institutionnels » du genre  - Bill Viola par exemple. A l’expérimentation ils ont préféré la confrontation avec l’image telle qu’elle est pour la métamorphoser : éclatement d’un côté, effacement de l’autre.

A ce titre Godard demeure dans le domaine de l’image aussi irrécupérable qu’Artaud l’est dans le domaine de la littérature. Pour l’un comme pour l’autre les portes n’existent pas mais il faut pourtant les enfoncer. Cela peut paraître étranger et absurde. Mais cette idée baroque permet à Godard de rechercher les bases vivantes d'un art dont la notion s'effrite. Il existe chez le cinéaste comme chez « Momo, l’Arto » la recherche d’une culture dont il faut rallumer le feu. En ce but il utilise la caméra - quel qu’en doit le type -  comme une sarbacane. Il tente depuis son « Tour de France » et « Détective » d’ouvrir les images même si la critique a décidé urbi et orbi que le cinéaste s’est enfermé  à l'intérieur d'un cercle vicieux. Qu’importe : en celui-ci tout se rejoint. Il permet de réconcilier l’art avec la loi secrète d’une liberté qui paraît inacceptable. Le projet en 3D présenté à Cannes au sein du triptyque (avec  Peter Greenaway et Edger Pêra) le prouve. Comme il illustre la capacité de Godard à mixer l’histoire critique des images et l’émotion pure. La simple saisie d’un chien (celui d’A-M Miéville et du réalisateur)  nimbé en une gaze colorée et numérisée suffit à donner une diaphanéité surprenante à une image qu’on voudrait réduire à un « sermon sur la montagne » en oubliant la poésie inhérente à un tel travail.

Godard.jpgCette poésie se passe de la moindre liturgie et porte les germes d'un éclatement, d’un voyage au-delà de l’image telle qu’elle est.  Avec Beckett Godard est parti à la recherche d'un monde perdu lui. Pour le premier c’était répondre à l'appel du néant. Pour Godard l’objectif est différent : il s’agit prendre le bas pour le haut, l'obscurité pour la lumière et inventer un nouvel utérus pour la création des images. Godard ne cesse de casser le pathos des agneaux de dieu qui font du cinéma  un théâtre du mensonge dans lequel le sacrifice de Dionysos lorsqu’il n’est plus opérationnel est remplacé par celui de Jésus (les deux ayant le vin en commun).

Godard 2.jpgCe qui compte pour Godard est désormais  moins l’état que ce qui préside à la création et que l’usage de la 3 D confirme. L’image chez Godard entre dans le rouge. Celui dont parlait Artaud à propos des Tarahumaras : « le sang des sacrifiés, des victimes des conquêtes, du soleil qui les brûle ». Par la 3D le créateur continue de quitter le cinéma (tel qu’on le conçoit)  pour une quête propre à l’esprit de l’art-vidéo : fondre dans l’ailleurs et se libérer. Il touche à ce que Deleuze nomme " la perception de la perception" en dégageant le « filmique » cher à Barthes de son propre asservissement. Dès lors le cinéma  n'aspire plus l'être dont l’image se nourrit pour le capturer. La vidéo le renvoie à quelque chose d'intact et de libre hors de tout "crachat" (Artaud). En sortant l’image des mâchoires de ses carcans Godard en extrait aussi l’être afin qu’il vive d’une autre vie.  Parvenant à un ébranlement et un  dépassement majeurs des images le créateur peut faire sienne la phrase d’Artaud "Je n'ai jamais cherché que le réel". Un réel sur lequel  aucun maître en civilisation n'aurait l’emprise. Connaissant tout de la fabrication et de l’histoire des images Godard ne cesse d’en couper les effets en ne tolérant pas la chose même à laquelle il donne l'expression la plus sûre à travers ses vidéos : le cinéma

( De Jean Luc Godard, « Les trois désastres » in Semaine de La Critique, Festival de cannes 2013.)

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

17:22 Publié dans Images | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

FORMIDABLE!

Après avoir lu le texte ci-dessus, on "comprend" Godard dans son intégralité... et ce, bien que n'ayant absolument rien compris du dit texte!

Écrit par : Baptiste Kapp | 16/06/2013

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