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07/06/2013

Valentin Carron à la Biennale de Venise : la pensée ironisée et incarnée

Carron.jpg Comment la sculpture et la peinture ont-elles prise sur nous, comment les atteignons-nous, comment nous touchent-elles ? Nous l’ignorons. Et Valentin Carron ne résout pas de telles questions. Cependant il sait déplacer nos points de vue en inventant de nouveaux espaces, de nouveaux rapports, de nouveaux contacts toujours ironiques avec les matières et leur traitement. Sa présence en tant que représentant Suisse à la Biennale 2013 de Venise le prouve.

Ses silhouettes, ses animaux plus sauvages et monstrueux que leurs homologues réels, ses objets revisités comme ses tableaux « abstraits » mettent à nu l’objet de la pensée en proposant une réflexion sur leurs formes et matières. A la fois sublime et drôle chaque pièce inquiète l’espace. En témoigne son œuvre majeure pour la biennale de Venise. Elle est créée en fonction même de l’architecture du pavillon. Si bien que le lieu et l’œuvre s’enveloppent, se touchent. Le serpent à deux têtes et en fer forgé de 80 mètres de long impose un cheminement. Il suffit au spectateur de suivre le reptile pour découvrir les autres pièces du pavillon. Les deux têtes symbolisent combien  l’objectif de l’art comme du regard est moins important que leur trajet.

carron 2.jpgLa notion de lieu repose donc la question de l’art et par delà de l’être. Chaque pièce en devient l’abyme et l’érection. Le reptile n’y est pas pour rien avec son côté rampant et phallique. L’ironie « serpente » en une dynamique intrinsèque à toutes les créations de Carron. Elle demeure toujours visible dans ce travail autant en puissance qu’en douceur. A mesure qu’elle avance l’œuvre délivre des formes toujours plus aptes à révéler sa force critique face au monde. Même l’icône Federer y est gentiment moqué.

Carron prouve par les 18 œuvres du Pavillon à la fois son minimalisme et son goût de l’élégance gracile. Et ce même lorsqu’il recycle (c’est le cas de dire…) un cyclomoteur Piaggio. Un objet industriel ouvre à la création de formes innovatrices. Plus loin le geste de déstructuration et d’écrasement des instruments de musique tient autant d’un esprit Dada que Punk. Mais s’insère parfaitement dans le lieu à l’image de six tableaux en fibre de verre et résine acrylique. Ils  imitent le ciment des murs du pavillon suisse mais sont autant des abstractions de quintessence.

carron 3.jpgLes formes des œuvres possèdent  la mémoire du lieu où elles s’insèrent mais gardent la puissance de leur devenir. L’art du forgeur et mixeur consiste pour habiter le lieu vénitien à remonter dans la mémoire  de sa propre origine valaisanne, de sa propre pensée, de descendre dans son cerveau. Comme il est riche il y a une plénitude de galeries et une multitude d’excavations qui voient le jour. Surgit une pensée tactile. Elle se déploie par des techniques incarnées. La sculpture et la peinture ne deviendraient-elles tout compte fait le lieu où nous sommes enfin capables de toucher de la pensée ? Même si toucher n’et pas saisir, ni posséder et encore moins maîtriser. Le Piaggio comme le serpent sont là pour le rappeler.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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