gruyeresuisse

22/08/2019

Bruno Botella l'alchimiste : abîme et existence

Botella.jpgBruno Botella, "Qotrob", Editions CAN, Centre d'Art de Neuchâtel, 224 p., 2019/

Bruno Botella cultive une recherche plastique singulière à travers divers moyens d'expérimentation. Dans ce livre-somme l'artiste en assemble une série. Celle des fragments relatifs à des philtres qui mixent intoxication et activité créatrice. Ils sont nés d’un texte historique : celui de Bertrand Thierry de Crussol des Epesses, sur la lycanthropie en Perse. Ce texte fondateur est reproduit en début d’ouvrage. Et un essai de Daniel Heller-Roazen, conclut l'ensemble.

Botella 2.jpgEntre ces deux pôles l'artiste développe ses "manipulations" tel un alchimiste de formes et de techniques. L'art apparemment n'est plus dans l'art - du moins tel qu'on le conçoit désormais. Et Botella de le prouver. Il reste un novateur et cherche à incarner ses images  par des technique de transgression comme et au besoin le dessin animé qu'il définit comme « un dessin sans papier autant, un film sans caméra ».

Botella 4.pngDans ce livre le plasticien revient  par ses projets à un psychédélisme hors de ses gonds. Il n'hésite pas à utiliser une pâte à modeler aux vertus hallucinogènes dont les molécules, absorbées par la peau, provoquent un état de transe. Il en découlent des "oeuvres-rebuts" en forme de sacs de pâte à modeler. Plus récemment il a conjugué l’utilisation d’une méthode de rééducation pour les personnes amputées et l’emploi d’une pâte anesthésiante travaillée à l’aveugle.

Botella 3.jpgTout repose sur des processus d’apparition et de disparition qui sont fondés sur des dispositifs aveugles. Ils visent souvent une apparition fugace. Obscurité, vue troublée ou empêchée sont ici à la fois la condition de tout conscience imageante sur un plan mental et perceptuel mais aussi de la révélation d'une forme de corporalité surprenante à la conjonction de l'ombre et de la lumière, de l'intime et du social, du bas et du haut. Ce travail de sorcier et de sourcier devient une expérience première et dernière entre ce qui tient de l’esquisse et de la totalité. Tout communique avec tout là : la notion de bord disparaît ou se multiplie en éclats.

Jean-Paul Gavard-Perret

09:42 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

15/08/2019

Christine Boillat : combats en forêts nocturnes des morts vivants.

Boillat.pngLes fusains sur papier de Christine Boillat permettent d'entrer dans un monde baudelairien "étrange et pénétrant" et des histoires mystérieuse en de sombres clairières. La lausannoise ancienne élève de HEAD de Genève a reçu de nombreux prix pour ses installations oniriques qui transforment le monde au milieu des ordres de l'image et de l'esprit.

Boillat 2.jpgSemblent surgir des fêtes là où parfois un cirque se plante. Mais rien ne flamboie ouvertement. Dans ses dessins comme dans ses installations tout est offert par halos de lumière. Ils contredisent l'aspect festif de ces carnavals. S'y découvrent  moins des barbes à papa que de petits cadavres animaliers au milieu d'une nature en décomposition et dans une noria de moustiques.

Boillat 3.jpgLe rêve pourrait donc tourner au cauchemar  par des ruptures et disqualifications des logiques mais aussi l'extirpation difficile des retranchements primitifs. Néanmoins demeure le charme de montages où rien n'est caché des mouvements de vie mais aussi de mort. Celle qui fut une des premières à animer "L'espace Kugler" de Genève réalise un univers grouillant et organique où tout devient le symbole d'une vie plus complexe de celle que l'art donne souvent en partage. Ici de froides agitations créent des ruptures entre glaciations et feux terrestres. Et nous voici soudain, par le dehors, entrant dans les cavernes de l'être.

Jean-Paul Gavard-Perret

Galerie Laleh June, Bâle, 2019.

14/08/2019

Lorsqu'Anselm Kiefer quitte les cavernes de l'esprit

Kiefer.jpgAnselm Kiefer "Livres et xylographies" édition par Gunnar B. Kvaran, Natalia Granero, art&fiction, Lausanne, 2019.

L’artiste allemand Anselm Kiefer a longtemps hésité entre l’écriture et la peinture. Si la seconde a pris la pas sur la première celle-ci ne  disparait pour autant. D'une part le créateur a consigné dans un journal une recherche intimement liée à sa pensée et à sa pratique. Et par ailleurs ses 27 "livres d'artiste" entamés dès la fin des années 60 créent des sortes de récits - souvent "xylographiés". Ils ouvrent l'oeuvre à un art du récit et de l'impression en un autre "cadre" que celui de la toile.

Kiefer 2.jpgCette édition publiée  à l'occasion de l’exposition "Anselm Kiefer. Livres et xylographies" par la Fondation Jan Michalski de Montricher et l’Astrup Fearnley Museet d'Oslo documente les liens que l’artiste entretient avec la poésie, les mythes, les récits sumériens et bibliques, les contes, l’histoire, la philosophie, la kabbale et l’alchimie.

Kiefer 3.jpgExiste  un grouillement de l'esprit en insertions multiformes. Un poudroiement dépendant de lignes, de figures et de formes s'ordonne suivant un ordre que l'artiste tire autant de ses lectures que de lui-même en marge de la raison claire. Une connaissance se fomente en descendant à la fois dans les lectures, la réalité et le songe. L'esprit de l'artiste évite ainsi d'être contaminé par la manie des concepts. Il apparaît ici à mi chemin de ses rêves et de la conscience. Il secoue des végétations de colonnes, des montagnes mentales et des frontons étonnés, le tout habité de fièvre.

Jean-Paul Gavard-Perret