gruyeresuisse

30/11/2020

Gregor Sailer : rideaux !

Sailer.pngGregor Sailer, "The Potemkine Village", co-édition avec Espacio/Jhannia Castro & les Éditions Centre de la Photographie Genève, 2020.


Depuis surtout le début de nouveau millénaire la mode des méga-publicités fait florès dans les grandes villes du monde. Des bouteilles de Coca-Cola dépassant les 10 mètres de hauteur ont travesti le palais des Doges à Venise ou le palais de justice de Paris en réfection. Si bien que de tels lieux disparaissent : le rôle de l’espace public est de servir de support à la propagande consumériste.  Pour éviter cette vulgarité, certains chantiers de rénovation préfèrent cacher les bâtiments avec des bâches qui représentent photographiquement leurs façades obturées, comme par exemple, avec le ministère de la Marine, place de la Concorde à Paris, ou avec le Stadtschloss à Berlin. Cet art de la façade se base sur un angle de vue forcément frontal et propose néanmoins un nouvel effet de principe du trompe l’œil.

gregor.pngCette approche a pris le nom de "Potemkin Village". Il est issue d' une imposture : celle des villages suggérés par de fausses façades cachant la misère aux yeux de la tzarine,Catherine II, lors de son voyage à travers les nouvelles contrées occupées en Crimée en 1787. Cette rhétorique ne date donc pas d'hier. Ce mensonge a longuement circulé pour disréditer Grigori Aleksandrovitch Potemkine, commandant en chef de l'armée russse. Mais ce qui fut une "belle" (sic) falsification de l’histoire de la fin du 18ème siècle devient désormais le prétexte à des "vérités" d'aujourd'ui.

gregor 2.pngGregor Sailer les a trouvées non seulement dans les parades entoilées de la publicité ou les copies à l'identique des documents voilés mais aussi dans la Russie d’aujourd’hui en des villes dont des avenues entières ne sont faites que de grandes bâches. Elles font croire à l’existence d’énormes complexes de bureaux, comme au pied de l’Ural, à Ufa, installées à l’occasion du sommet des BRICS et de la Shanghai Cooperation Organisation en 2015. Elles imitent des datchas, comme c’était aussi le cas à Suzdal en 2013, à l’occasion d’une visite du Président Vladimir Poutine. Preuve que Vérité en deça est toujours erreur au delà.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/11/2020

Les lumières du désir de Marie Odile Lambert-Gertenbach

Gerten.jpg"Pas à pas nulle part" : cette formule de Beckett pourrait sembler coller aux peinture de Marie Odile Lambert-Gertenbach. En effet le monde paraît se dissoudre par la puissance d'une telle coloriste. Néanmoins ce mot n'est pas le "bon". Car de fait les couleurs structurent l'émotion au moment où "l'abstraction" propose une nouvelle donne.

Gerten 2.jpgPas de préliminaires à de telles entrées en matière et en lumière. Sinon les préludes apportés par tout le back-ground de la créatrice. Mais pour chaque toile rien n'est donné à priori : l'artiste avance dans la peinture pour savoir ce qu'elle donne. Tout est attente là où la disparition fait la place à une question majeure : la lumière a-t-elle une forme ? Marie Odile Lambert-Gertenbach cherche à y répondre à travers ces expérimentations. Surgissent les moirures de mémoire. Elles plongent dans l'inconscient au moment où jusqu'à l'art de la célébration de l'éros passe par les couleurs et où l'abstraction se dégage d'une simple "cosa mentale".

Gerten 3.jpgAux dessins de troncs phalliques  répond dans la peinture d'une telle plasticienne un plaisir céleste, féminin. De telles audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique sur la finalité dont un tel art se fait le creuset. Existe en conséquence dans de tels projets une tension entre une pensée de la structure et de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique. Méditation et création agissent de concert, avec une concertation aussi réfléchie qu'instinctive. Ce travail reste un voyage, un trajet. Il ne se parcourt qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui le composent et en constituent le "paysage"

Jean-Paul Gavard-Perret

26/11/2020

Rémi Mogenet entre l'épique et le lyrisme intime

Mogenet.jpgRémi Mogenet est clair quant à son ambition poétique : "porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie." Il le prouve dans son imposant volume et son mixage d'épisodes épiques et d'autres au lyrisme plus intime. Mais se retrouvent aussi des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes et enfin des chants de la nature.

Mogenet 2.pngL'auteur précise que beaucoup de ces textes et leurs franchissement de montagnes ont été écrits lors des réunions de l'association genevoise des Poètes de la Cité, qu'il a longtemps présidée. Ces rencontres fixent des thèmes ou des formes : l'auteur y a répondu à sa manière tout en respectant les règles imposées. S'y retrouve l'influence de ses poètes préférés qui fondèrent son style et -ajoute-t-il "peut-être mes idées" : Lovecraft ou Clark Ashton Smith.

Reste que l'ensemble demeure moins disparate qu'on pourrait le penser : la sensibilité profonde de Mogenet est omni-présente dans une poésie constellée de symboles et d'images qui ne peuvent se ramener à des concepts abstraits ni simplement et à l'inverse à des jalons de la vie terrestre. La manifestation de l'imaginaire d'une vie spirituelle reste ici en amont du monde physique, et leur éclat en vient là où,  pour finir, "le mot sacré demeure interdit".

Jean-Paul Gavard-Perrer

Rémi Mogenet, "Chants et Conjurations", préface de Jean-Noël Cuénod, Editions L'Oeil du Sphinx, 2020, 167 p., 10 E..