gruyeresuisse

13/12/2017

Matt Mullican du concept à l’existence

Mullican BON.jpgMatt Mullican, « Representing That World », Mai 36 Gallery, Zurich, du 3 novembre au 23 décembre 2017.


Matt Mullican pratique la peinture, le dessin, la sculpture, la photographie et la vidéo avec le même brio. Son « Representing That World » peut être compris de deux façons. D’une part il s’agit d’un relevé de la violence, de la présence du sexe et de la consommation dans le quotidien. D’autre part des toiles proposent une signalisation qui permet de comprendre comment chaque individu est pris dans ce contexte et les préjudices que cela entraîne. Sur toile jaune, photos ou signes (qui rapprochent d’une sorte de concept-art scénographié) l’artiste dresse une cosmologie du sujet, de ses mots, de ses cadres qui créent non seulement son environnement mais son logiciel de lecture du monde.

Mullican.jpgL’américain propose une approche très postmoderne où les capacités des médiums sont revisitées. Formes sexuelles, matrices verbales jouent non sans ironie jusqu’à tourner en ridicule les « re-pères » mais sous forme purement plastique. Les lois et standards de représentation et de règles en prennent pour leur grade. Certaines pièces sont des renaissances, d’autres descendent dans les entrailles tremblantes du corps. Le tout dans une perfection d’agencement, de sensibilité et d’intelligence.

Mullican 2.jpgEntre abstraction du logos et figuration des images la stratégie d’hybridation est subtile. Le montage est aussi soigné qu’impressionnant. Encore trop ignoré en Europe, Mullican trouve à Zurich une tête de pont pour sa défense d'une esthétique qui est peu connue dans le vieux continent sauf justement en Suisse où des artistes travaillent dans le même sens (on pense à Rebetez par exemple). Animé de lucidité et de poésie, l’artiste opte pour l’espoir contre les écrasements. Au regardeur de se débrouiller, de se dépêtrer dans des réseaux parcourus d'intensités diverses de mémoire, de pensée, de sensation, d'émotion, de rythme. Surgissent la persistance du désir et la permanence de l'obstacle.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:22 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

12/12/2017

Les sanctuaires de Curtis Santiago

Santiago bon.jpgCurtis Santiago, Galerie Analix Forever, Genève du 14 décembre 2017 au 14 février 2018.

Barbara Polla présente la première exposition en Europe de Curtis Santiago. Né à Trinidad, l’artiste canadien développe  des recherches multimédias étendues jusqu’à la musique et la performance. Il est reconnu pour ses « boîtiers » et ses peintures pop art et art brut. Ses peintures trahissent l’influence de Basquiat et des artistes autodidactes. Comme pour eux l’art est pour lui un moyen de montrer le monde tel qu'il est mais le caricaturant, le grossissant ou en le réduisant. Ses images hybrides sont nourries par le mouvement des « cultural studies » et sa mise en exergue de toutes les minorités.

Santiago.jpgA travers les dioramas des séries « infinity » Santiago scénarise le monde sur une échelle la plus réduite possible. Ces représentations sont positionnées dans des boîtiers de poudre, de bijoux ou de cigarettes et autres boîtes à musique. Ce choix n’a rien d’anodin et propose une médiation particulière d’un genre volontairement « pauvre ». Néanmoins les scènes les plus larges ou violentes trouvent là un caractère « précieux » même si l’artiste ne fait pas dans l’orfèvrerie. A mi chemin entre la miniature et une forme de recup-art il n'est pas question dans cette modélisation de transformer les images en objet de porcelaine.

Santiago 2.jpg"Porter" sur soi de tels colis fichés devient possible sans pour autant les réduire à  des colifichets.  Les "sculptures" peuvent être considérées comme pense-bêtes où surgissent des détails « réalistes ». Les ensembles baignent dans une atmosphère glauque  ou violente. Une parodie grotesque, macabre ou sublimée touche au pouvoir mystérieux que l’art possède de réinventer le monde et de souligner ses tares ou ses luttes. Le spectateur demeure fasciné par un tel changement d'échelle : la réduction devient un spectacle quasiment intérieur. Surgit en conséquence une nouvelle version de l'esthétique la plus profonde, cachée et "sacrée". A savoir l'"intima spelunca in intimo sacrario". On n'est rarement allé aussi loin, plus profond en  de tels  « sanctuaires». Ils sont ici plus humains que religieux.

Jean-Paul Gavard-Perret 

 

 

 

 

 

L’art et l’existence : Phumzile Khanyile

Phum.jpgPhumzile Khanyile est originaire de Soweto. Sa série d’autoportraits propose une puissante force narrative digne d’une activiste capable de montrer - sous forme documentaire mais aussi artistique - la vie des femmes en se moquant des tabous et en se mettant elle-même en scène pour renouveler l’esthétique photographique sous l’influence d’Ayana V. Jackson. Phum 2.jpgSes photographies (série « Plastic Crowns ») intimes sont un journal politique sur la condition des femmes par la force émotionnelle de ses prises riches et puissantes. Les vies défaites et spoliées retrouvent un lustre.

La créatrice ne cesse de photographier pour reprendre la lutte et repartir de là où les souffleurs de mort de tout acabit revendiquent l’oubli afin de dissimuler le passé. Ils n’en finissent pas de descendre les volets sur leurs méfaits. Mais aucun trou de mémoire ne peut effacer le cri des corps des femmes. Phum  3.jpgEt Phumzile Khanyile appuie là où ça fait (encore) mal. On ne lui pardonne pas toujours. Mais elle avance. Son travail s’éloigne du brouet photographique à l’esthétique impeccable et qui élude ce que les vies et les visages cachent. Chez elle il est moins psychologique qu’une forme de procédure de décryptage du réel tel qu’il fut et tel qu’il demeure pour celles dont l’existence se réduit à des vies de chiennes. Manière que ces femmes ne soient plus effacées et objectivées comme elles l’ont toujours été.

Jean-Paul Gavard-Perret