gruyeresuisse

27/07/2021

Francis Marshall et les grotesques

Marshall.jpgLà où beaucoup tentent de créer un vide, Francis Marshall au contraire le rembourre au moyen de ses grotesques qu'Eric Coisel n'a cessés de défendre. L'artiste les engraisse, les engrosse. Ses poupées offrent une suite d'accouplements ou de repliements  qui laissent apparaître des êtres sinon mutilés du moins ligotés et parfois enfermés dans des caisses (cercueils dérisoires où ils sont exhibés), sur des bancs ou des chaises.  
 
Marshall 2.jpgCes entravés créent une émotion rare. Celle-ci transcende la pure contemplation « muséale » un peu compassée et respectueuse.  De manière brutale on comprend "de visu" ce que ça cache. A travers ce rappel nous ne sommes plus que soumis à la détresse de tels prisonniers - "nos semblables, nos frères" : nous devenons abasourdis et sonnés par le désastre que Francis Marshall fait lever.  
 
Marshall 3.jpgIl projette des terreurs sans nom  issues des scène vues ou fantasmées qui remontent de son préconscient. Mais croire que se surprendrait là le monologue d'un enfant muet qui passerait par ses poupées ne résout en rien l’énigme de l’oeuvre.  Exit le simple déballage impudique.  Ce travail est lourd d’une obsession dont l’artiste se libère par ses dessins. Sa sculpture demeure elle-même  un acte d’entrave, de contention. Toutefois elle ne se limite pas à cela. Derrière la  ligature existe  ce que la pression du lien fait surgir. Le corps gonflé à bloc sert à réparer le trauma d'une scène plus ou moins primitive, répulsive mais attirante voire attractive qui  a pu l'entraîner vers un lieu d’enfermement, d’impossible séparation. Cette scène  en multiples variations tragiques ou dérisoires d'art brut et "pauvre" fait  jaillir l'inacceptable dans une ambiguïté inépuisable.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Francis Marshall, coll. Mémoires d'Eric Coisel.

26/07/2021

Edouard Vallet : le paysage hors de ses gonds

Vallet.jpgEdouard Vallet est un artiste majeur de l’art suisse du début du XXe siècle. Dans la peinture et la gravure il fait preuve d'indépendance et d'originalité si bien qu'il peut se rapprocher de Ferdinand Hodler, Max Buri, Giovanni Giacometti et Giovanni Segantini. Pratiquant l'introspection à travers l’autoportrait et l’évocation des "petites gens" par ses portraits il reste aussi un maître du paysage.
 
Vallet2.jpgSes transcriptions métamorphosent des lieux en eux-mêmes pittoresques. L'artiste leur ajoute sa propre vision en des formes d'ouvertures particulières. Parcourant  la campagne genevoise et celle de l’Isère, le marché de Carouge, la vieille-ville de Genève, les bords des lacs et des rivières puis la découverte du Valais, l’artiste réorganise le paysage par ses cadrages et remises en scène.
 
 
Vallet 3.jpgDans chaque oeuvre émerge un phénomène d'enlacement et de pénétration. L'image se manifeste comme apparition d'un phénomène indiciaire aussi subtil qu’étrange et qui tient lieu de trouble. Il ne signifie pas simplement : il annonce quelque chose qui se manifeste par quelque chose qui dans la nature et par effet de peinture se manifeste autrement. La réalité « vraie » est remplacée par une sorte d’indiscernabilité mise à jour à travers l’épreuve de la disjonction qui tient d’un soulèvement, d’une élévation. La révulsion du simple effet de surface joue pour créer une ouverture énigmatique vers d'autres repères.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Edouard Vallet, "Catalogue raisonné de l'oeuvre peint", 640 p. et "Correspondance", 240 p., Editions Cramer, Genève.

25/07/2021

Kira Weber : élargir le réel

Weber3.jpgKira Weber est née à Genève et vit actuellement en Grèce. Par son oeuvre  l'artiste creuse le cœur des choses par effet de surface. Sous  l'apparence réaliste, l’imaginaire domine néanmoins. L’artiste se situe à la charnière entre deux mondes comme elle-même voyage entre sa Suisse natale et la Crête dans une vision aussi momentanée qu'intemporelle qui tient d'une forme de célébration.
 
Weber.jpgPar ses natures mortes et la manière de les façonner selon une grammaire visuelle précise, surgit un univers de tendresse et d’intimité la plus pudique qui soit. L’atmosphère créée accorde une ressemblance à ce que nous ignorons encore. Il ne faut donc  pas chercher l'ailleurs ailleurs mais ici-même,  en une proximité qui provoque néanmoins une forme de distance face à ce qui ne dure pas mais que l'artiste rend non figé mais immuable.
 
Weber 2.jpgSa technique est parfaite. Loin de tout lyrisme Kira Weber se "contente" d’aller vers ce qui, se recréant, ne se pense pas encore et peut s'effondrer aux frontières d'un jour. Sans clinquant son œuvre impose moins un charme décoratif qu'une sidération à qui la contemple véritablement. Existent des connexions implicites avec les parfums du monde voire des respirations discrètement lascives. S'y ressent un frisson là où sous effet de réel tout est régi par une transfiguration poétique.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Kira Weber, "Huiles 1994-2007", "Huiles 2007-2009", "Pastels 2003-2011" Editions Patrick Cramer, Genève.