gruyeresuisse

22/05/2017

Tea for two, two for « Il » - Philippe Jaffeux

Jaffeux.pngIl n’est pas question que le dialogue - inventé dans le théâtre didascalique de Jaffeux - permette à sa pièce de 1222 répliques ne soit autre qu’aléatoire. Il peut se dire dans n’importe quel sens afin de permettre au théâtre de se poursuivre. Mais de l’aveu même de l’auteur, "sans aucun but". Voire…

Il est vrai que les deux personnages N° 1 et N° 2 - joués chacun par 13 personnages venus des cintres, des coulisses ou de la salle - ne se fendent en rien d’un véritable échange. Ils se contentent de commenter l’angle aveugle du triangle qu’ils produisent avec un personnage fantôme (IL). Muet, absent celui-ci reste néanmoins omniprésent puisque les voix des deux autres « se diluent dans des émotions qui préservent les impressions déstabilisantes d’un spectre ».

Jaffeux2.jpgHors lui point de salut. Sa torpeur donne tout le rythme à un « théâtre et son double » qu’Artaud lui-même n’aurait imaginé. Le chaos dramaturgique est nourri d’un jeu extatique. La parole se « contente » de commenter une disparition. De ce dialogue « impossible » naît un théâtre paradoxal dont l’objectif est celui d’explorer l’envergure de causeries génialement apathiques et volubilement aphasiques.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Jaffeux, « Deux », coll. Théâtre, Editions Tinbad, Paris, 234 p., 21 E., 2017.

21/05/2017

Jean-Luc Godard : la redoute et le Suisse


Haza.jpgAvec « Le redoutable » présenté à Cannes, Michel Hazanavicius prétend écrire un biopic à charge sous forme de comédie révolutionnaire. Elle n’a rien de drôle et encore moins de révolté. C’est à peine si on peut appeler cette prétention chichiteuse un pastiche. Louis Garrel (fils d’un acteur du réalisateur brocardé) n’y peut rien - sinon à se demander ce qu’il fait dans une telle galère. Godard en tant que personnage n’est pas OSS 117. Et ce que le réalisateur réussissait avec le héros de fiction donne, avec l’icône, une parodie ratée plus que féroce. Elle sera sauvée ça et là par les bons mots et aphorismes de Godard. Mais ils le limitent à ce que le créateur n’est pas.

Haza 2.jpgBourré de clins d’œil à la « grammaire » de Godard, le film d’Hazanavicius reste un ersatz stylistique pitoyable. Il est vrai que le réalisateur est parti avec un handicap : la bluette autobiographique d'Anne Wiazemsky. Godard fit de son amoureuse et nièce de Mauriac, sa "Chinoise" en période « 68 ». L’épisode n’est pas le plus glorieux mais réduire l’homme et l’oeuvre à cette étape revient à les caricaturer. C’est comme si le réalisateur en plombier du lac Léman et pour avoir plus de place sur le canot de son film - jetait Godard à l’eau.

Haza 3.jpgLes panoramiques comme les plans rapprochés d’Hazanavicius  ne sont que des excroissances factices et codées, des factures visuelles gonflées de vide. Aux tocsins et calypsos de OSS 117, à la prétention visuelle de « The Artist » (habilement millimétrée pour faire un carton en Amérique) succède - après un film partiellement raté mais ambitieux - ce qui tient ici d'un défoulement.Le réalisateur y flytoxe son modèle sans beaucoup d’astuces et moins d’impertinence qu’il ne le pense. Godard n’en sort pas grandi. Le cinéma non plus.

Haza 4.jpgPour revenir à des cheminements où sens et images interfèrent, retenons - en lieu et place de cette Anne-rie Wiazemskienne - le film que Godard proposa à Cannes en 2014 : "Adieu au langage". Histoire de faire retour sinon au cinéma du moins à la cinématographie et au « filmique » (Barthes) que Godard n’a jamais cessé d’exhausser. Il ne sera jamais nostalgique car au cinéma il n'a pas jamais été vieux. Ses réponses ne furent jamais de cire mais de circonstances afin de donner l’éternité au grand style. Elles furent des réponses militantes sur le plan politique mais surtout esthétique. Godard en fit un champ de l'incertitude mais surtout d'une beauté poétique que lui seul est capable de créer quels que soient les outils techniques qu'il choisit.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/05/2017

Michaële-Andréa Schatt : carapaces-ciel et dessous-terre

Satch.jpgPour sa nouvelle installation, Michaële-Andréa Schatt, présente un autre aspect de sa création : des céramiques noires et blanches (coiffes, oiseaux et fragments de corps). La pleine pesanteur de la terre cuite crée l’épaisseur vivante et ludique de ressauts où s’affrontent la métaphysique de l’envol et la physique des corps.

Aux flancs blancs des œuvres s’ajoutent des plaies noirs. Pour autant l’artiste joue avec les situations qu’elle scénarise avec ça et là des taches ironiques de rouge sang. Livrée aux pigments et à la terre chaque pièce devient une carapace-ciel et un dessous-terre. L’énergie de chaque œuvre garde la tension du feu souterrain et la mémoire de l’enfermement. Tout se tient et se retient dans les courbes et leurs noyaux de lumière où brûle encore le désir de noces qui débordent de chaque œuvre : l’âme et le corps y vont et viennent avec humour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michaële-Andréa Schatt, « Masques et mascarades », Galerie Isabelle Gounod, Paris, du 20 mai au 17 juin 2017